Rendez-Vous : Vendredi 23 Mai à 18 H 00 : Olivier Alexandre
Utopia / à la recherche d'un cinéma alternatif
Rencontre au 91 rue Porte-dijeaux
Utopia ou comment penser une lutte à l’âge du psycho-pouvoir
Au mois de septembre dernier, le cinéaste Hou Hsiao Hsien a signé la pétition de soutien au cinéma Méliès de Montreuil, dont le projet d’extension est menacé par les attaques juridiques combinées des groupes UGC et MK2, en déclarant : « La bataille des salles est une bataille décisive ». Mais avant de la mener, encore faudrait-il savoir quels en sont les enjeux, les acteurs, les armes et les victimes. Or de ce point de vue, une seule chose ne prête pas à polémique : le fait que la salle de cinéma se situe au cœur d’un nouveau conflit de type cinématographique.
Utopia y est engagé depuis plus de 30 ans. Fondée dans le sillage de Mai 68 à une époque où l’imagination était appelée à prendre le pouvoir, l’entreprise étonne dans un contexte de mise sous scellé des imaginaires. Peu familiers du retournement de veste façon « néo cons », ses animateurs ne se sont jamais départis de leurs valeurs, ni de leur franc-parler, entretenant à plaisir un côté « poil à gratter ». Pourtant les faits sont là : les cinémas Utopia sont devenus la devanture culturelle de Bordeaux, Toulouse ou encore Avignon, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes pour une structure qui les cumulent : entreprise citoyenne critique à l’égard des salles publiques ; coutumière d’une rhétorique gauchiste s’accommodant de pratiques en phase avec le « nouvel esprit du capitalisme » ; contemptrice infatigable de la pure logique marchande, mais pilotée par des chefs d’entreprise aguerris ; opposante acharnée à la stratégie extensive des grands groupes audiovisuels nonobstant l’organisation en circuit dont elle s’est dotée ; cinémas « art et essai » à succès dans une période réputée pour son indigence artistique… Plus encore que l’équipe, la famille, le rhizome ou le circuit, la forme symptomatique d’Utopia est celle de l’énigme.
Mais ce mystère est moins celui de ses membres que du cinéma dans son entier. Instrument d’éveil autant que de propagande, dont les grands noms ont livré parmi les œuvres les plus complexes du XXe siècle tout en les destinant à des « masses », medium dominant à l’histoire méconnue, financé de plus en plus par la télévision tout en comptant de moins en moins dans l’économie de cette dernière, l’ambiguïté du septième art n’a jamais été aussi forte que depuis qu’il s’est imposé comme la première des industries ; ou en d’autres termes, depuis qu’il est devenu le modèle essentiel de ce troisième âge du pouvoir qu’est le psycho-pouvoir. Succédant aux « sociétés disciplinaires » décrites par Michel Foucault, puis aux « sociétés de contrôle » définies par Gilles Deleuze, les sociétés imagées attendent encore une théorie digne de ce nom. L’analyse d’Utopia apparaît comme une piste privilégiée pour saisir leur logique, celle d’un monde sans âme mais plein d’images.



