Rentrée littéraire (4)
Parmi les 663 romans parus en cette rentrée 2005, il y en beaucoup à éviter, d'autres à feuilleter et quelques uns à découvrir absolument. Les libraires ont donc lu pour vous, et vous conseillent...

Fuir ,
Jean-Philippe Toussaint, ed.
de Minuit
Bien sûr il y a les nostalgiques et les
inconditionnels de La Salle de bain, qui a marqué toute une génération,
et ceux-là trouvent notre belge Toussaint un peu rare puisqu'en vingt ans il n'a
signé que sept romans. Bien entendu il y a ceux qui ont un besoin fervent de
s'accrocher à une intrigue pour aimer un livre, et ceux-là sont un peu
désemparés devant les arguments de ses histoires bien difficiles à raconter
(pensez un instant à nous autres libraires quand il nous faut éveiller la
curiosité des lecteurs sans aucune corde narrative à laquelle se suspendre...).
Bien mieux il y a enfin les insatiables qui cherchent sans fin à se laisser
surprendre par un style, un ton, un univers, un regard sur notre monde immense
duquel les frontières ont sauté. Car Toussaint est le romancier de la vision, du
déplacement (quand ce n'est pas d'une certaine migration, intérieure et
extérieure) et quand ses lieux sont l'Allemagne, le Japon (qui était le cadre de
Faire l'amour dont résonnent ici quelques échos) et, pour ce dernier
livre, la Chine, ils deviennent les territoires d'une géographie
sentimentale où le réel peut à tout instant se dissoudre. Ecrivain de l'amour
après avoir été celui d'un certain humour dont il a semble avoir fait le deuil
comme pour ne pas se parodier sans cesse, Jean-Philippe Toussaint a ce don rare
de nous happer par la simplicité de son trait et l'on se surprend à le lire
comme si l'on contemplait l'oeuvre d'un plasticien. N'allez pas croire qu'il ne
se passe rien pour autant dans ses récits, au contraire : il y a même une
incroyable scène de poursuite à moto, un train où tout peut arriver sans parler
d'un portable inattendu. Sans conteste, la parution de Fuir représente un de ces
événements qui réjouiront les lecteurs impatients de cette fin
d'été.
D.V.
Un monde vacillant, Cynthia Ozick,
L'Olivier
Pour un écrivain rare, Cynthia Ozick sait se faire très rare
au point qu'on a pu désespérer de la relire un jour comme romancière. Concentrée
sur son travail de critique, elle avait abandonné la narration et son âge
avancée (elle est née à New York en 1928 de parents russes émigrés) laissait
craindre une perte irrémédiable. Irrémédiable oui, parce qu'il s'agit d'une
vraiment grande romancière, habitée par cet art de conter propre aux grands
romanciers juifs américains qui savent patiner d'humour des situations
dramatiques, capable de nous apprendre dans le détail mais sans ennui en quoi
consiste la secte karaïte (le sujet d'études de l'un de ses protagonistes) sans
jamais alentir l'histoire d'une vie (celle de son héroïne, une jeune fille
pleine de grandes espérances qui se retrouve projetée au sein d'une famille de
juifs allemands aliénés par leur exil soudain). L'étrangeté inquiète qui se
dégage de ce gros roman contient la tentation d'aller vite, car C.Ozick a le
talent de faire sinuer au coeur de son intrigue quelques sentiers d'où
surgissent des figures singulières (notamment dans ce livre celle de James le
mécène de la famille, fils et victime du créateur d'un personnage de livres pour
enfants qui a ravagé son existence). La sortie de ce livre n'est donc pas
seulement un petit événement dans le monde de la littérature étrangère, c'est
aussi une des plus sûres valeurs romanesques de cet automne.
D.V.
Mastroianni-sur-mer, Enrique Vila-Matas,
Passage
du Nord-Ouest (à paraître)
Pas une rentrée sans un
Vila-Matas, il est l'oxygène (ou quelque autre gaz euphorisant) de ceux pour qui
la littérature est une religion et qui la voit partout. Ses romans ne parlent
d'une façon ou d'une autre que de cela, ses essais a fortiori en sont emplis à
ras bord puisqu'il remet sur son tapis de jeu les thèmes qui lui sont chers pour
les disséquer à nouveau avec cette subtilité qu'on dira toute catalane (histoire
de faire un rien mystérieux). Le syndrome de Bartleby (quand un écrivain renonce
à l'écriture), les Shandys (du roman de Sterne) sont parmi ses marottes
favorites et les conférences où il en parle sont des modèles de drôlerie et
d'art de la digression ou de l'anacoluthe (pour rester poli) : on y apprendra
quel est son film fétiche, pourquoi il voue un culte à Mastroianni, comment
vient à un jeune romantique la vocation d'écrivain, et une foultitude
d'anecdotes peut-être inventées (mais qu'importe) mais toujours impayables, une
myriade de rencontres (apocryphes ? et alors !), une pléïade de livres que l'on
se promet à notre tour de découvrir, etc...C'est épuisant mais décidément
passionnant.
D.V.
Dans le décor, Jérôme Beaujour,
P.O.L.
A nouveau un revenant : après dix ans d'une absence dévolue au
cinéma où il scénarise avec de bons metteurs en scène, Jérôme Beaujour revient à
ses premières amours. On avait beaucoup aimé Les Gens et ce curieux roman en
forme de dialogue retrouve ce ton désabusé qui en était la marque. Il y est
question de fiction et de réel, du jeu dangereux de certains quand on leur
demande de franchir le miroir ou plutôt l'écran et de se transformer en
personnage de fiction alors qu'ils n'ignorent pas que la réalité est beaucoup
plus forte. Un livre difficile à évoquer mais dont on soulignera la forte
impression qu'il peut laisser.
D.V.


21,18 €
