Rentrée littéraire : la vague de septembre écumée par vos libraires. (6)
Cette période que le monde entier nous envie avec une pointe d'étonnement a commencé. Petit à petit dès la mi-août nous sont parvenus ces romans français et étrangers qui embelliront votre automne après avoir charmés notre été. Un été consacré à chercher avec fébrilité quelques perles parmi les 723 nouveautés (tout au moins celles dont nous disposions avant leur sortie). En voici donc quelques unes...
Gisèle Fournier, Ruptures, Mercure de France Parce que la vie qu'il mène ne lui convient plus, Jean-Marie part pour un hameau perdu dans les Cévennes, dont Pierre, l'ami parti au Canada, lui a parlé. D'une maison abandonnée, il fait un lieu de vie agréable, mais l'inimitié des villageois le renvoie à ses propres défaites. Comme souvent avec Gisèle Fournier, auteur trop méconnu qui bâtit patiemment une œuvre, on est séduit par l'intelligence douce de ses analyses.
Michelle Lesbre, Le canapé rouge, S.Wespieser
L'héroïne, partie en Russie sur les traces d'un ancien amour dont elle ne sait plus rien, se penche sur elle-même, sur la voisine qui l'attend à Paris, une vieille dame devenue sa confidente et dont elle est la lectrice, tout entière tournée sur ses souvenirs. Ces deux pôles autour desquels prend forme sa réflexion ont en commun de symboliser le refus du renoncement et la fidélité à un idéal.
Une histoire en forme de voyage intérieur que seule la mort pourra interrompre.
Louis Gardel, La baie d'Alger, Seuil
Une adolescence insouciante dans la douceur de l'Algérie alors que la guerre gronde et que le narrateur sait son monde perdu. Mais jusqu'à la fuite c'est le déni, il faut vivre intensément comme si on devait faire des réserves de bonheur en prévision de temps difficiles.
Loin des clichés qui réduisent l'Algérie française aux films pittoresques de Roger Hanin, La Baie d'Alger nous offre une vue insolite et généreuse de ces temps bénis que l'on croyait éternels. Un roman où nostalgie ne rime pas avec mièvrerie.
Irvin Yalom, Et Nietzsche a pleuré, Galaade
Lou Andréa Salomé demande à Josef Breuer de recevoir en consultation Nietzsche qu'elle croit au bord du suicide suite à une déception amoureuse dont elle est la cause. Mais c'est sans compter sur les réticences du grand philosophe maudit qui, sujet à des crises d'angoisse terribles et dépendant à toutes sortes de drogues, ne veut pas se laisser prendre au piège de la thérapie par l'analyse. Car c'est bien de psychanalyse dont il est question, alors que Freud n'est encore qu'un jeune étudiant en médecine, précieux consultant de Breuer qui usant d'un stratagème peu catholique pour amener Nietzsche à accepter une hospitalisation, se fait prendre à son propre piège. En effet pour sauver Nietzsche de ses démons, il faut affronter les siens, et c'est ce pauvre Dr Breuer qui va se transformer en patient, un patient fébrile qui ne peut plus se passer de ces séances journalières de confidences avec le philosophe souffreteux.
On va croiser dans ce livre Le cas Anna O., Mathilde Breuer, Lou Andréa Salomé, Freud et Martha, Nietzsche et sa sœur, découvrir une Vienne début de siècle où déjà frémit l'antisémitisme qui ravagera l'Europe. Ce livre passionnant et ingénieux mêle avec brio et malice fiction et réalité : à nous de faire le tri… Et après tout qu'importe si on ne démêle pas le vrai de l'imaginaire, ce texte est un vrai régal !
Doris Lessing, Un enfant de l'amour, Flammarion
Mais qu'il est bon en ces temps estivaux de se plonger dans un roman classique, transporté dès les premières lignes vers des horizons lointains, réminiscences de nos lectures adolescentes, quand bercés par les nouvelles de Somerset Maugham et ses délires coloniaux nous rêvions d'ailleurs exotiques.
Car la vieille dame des lettres anglaises nous raconte ici une histoire de guerre et d'amour entre l'Afrique du Sud et l'Inde à l'aube de son indépendance.
Soyons honnêtes, ce n'est pas d'une grande originalité mais alors d'où vient ce grand bonheur de lecture, cette véritable jubilation ?... peut-être tout simplement de ce talent discret que possèdent les bons écrivains, allié à la nostalgie d'histoires classiques décidément trop rares dans la littérature contemporaine.
Philippe Fusaro, Palermo Solo, La fosse aux ours
Il n'est de pire prison, dit-on, que celle que l'on s'est choisi. Le Baron s'est condamné à ne pas quitter sa chambre pour échapper à la vendetta dont il est l'objet : il a quarante ans et il ignore que son exil va durer des dizaines d'années au Grand Hôtel & des Palmes au cœur de Palerme. Emmuré d'abord entre les quatre murs de sa chambre qu'il ne quittera pas pendant dix ans, il ose ensuite une incursion dans le couloir puis prend le risque de venir déjeuner dans le restaurant de l'établissement, se transformant peu à peu en légende puis en mythe car le personnel a pour mission de toujours nier son existence. Cet étrange Voyage autour de ma chambre d'une durée exceptionnelle va transformer cet être actif et jouisseur en contemplatif inquiet qui mettra plus d'une décennie à oser s'approcher d'une femme. Alternant confession et narration, Philippe Fusaro, ancien libraire qui rend d'ailleurs hommage en quelques pages à son mentor, nous offre un splendide roman, feutré et parcouru d'une inquiétude mystérieuse. Un livre que les amateurs se transmettront comme on confie un souvenir de voyage à un ami.


13,11 €
