Dossier : La passion de Paris

La passion de ParisBallades littéraires dans la capitale…

Si l’on songe à l’abondance de la représentation de Paris dans la production littéraire, on mesure à quel point la capitale, gorgée de force inspiratrice, s’est très tôt imposée comme une passerelle vers la légende et le mythe. Tantôt lieu de l’euphorie, de la reconquête, de la communion, tantôt lieu de la solitude, de la déréliction, de la perte à soi et au monde. Avec des convoitises différentes, nombre d’écrivains ont tenté amoureusement de forcer la ville à avouer ses secrets, à dévoiler ses sortilèges.

Au gré des œuvres, Paris se transforme et se révèle. L’écriture cherche à mettre en lumière ses faces cachées, inédites, presque indicibles. Au 19ème siècle, Paris est au centre des controverses ; son explosion urbaine avive les polémiques. Ce sont surtout Les Mystères de Paris d’Eugène Sue qui contribuent à la diffusion littéraire de l’image de la ville comme lieu de sauvagerie et de criminalité.
Dans La Peau de Chagrin, Balzac situe son intrigue du Palais-Royal à la rue Saint-Honoré et aux Tuileries. La topographie dessine les ambitions politiques ; le nouveau pouvoir est passé du Faubourg Saint-Germain (la vieille noblesse) à la Chaussée d’Antin (les banquiers). Voilà une idée forte que Balzac ne cessera de développer dans tous ses écrits, notamment dans Lettres sur Paris.
Entre le Paris de La Comédie Humaine et celui des Fleurs du Mal, les quelques vingt années qui s’écoulent sont celles de la révolution industrielle en France. Pourtant la ville baudelairienne n’est pas encore la ville « moderne » avec ses « obélisques de l’industrie vomissant contre le firmament leurs coalitions de fumée ». La boue de la ville médiévale s’y écoule toujours. Baudelaire a une particulière sollicitude pour les laissés-pour-compte du progrès, «ces gens pauvres et nus ». Son grand mérite est d’avoir évoqué ce sentiment paradoxal de solitude au milieu des foules, ce fameux « spleen de Paris ».
Amoureux de la vieille cité, Zola déplore lui aussi les percements d’Haussmann et la disparition des paisibles et authentiques « coins perdus de la grande ville, où les maisons, gardant leurs caprices, ne s’alignent pas désolantes, uniformes comme des casernes ». Dans la fresque des Rougon-Macquart, la ville représente souvent un espace insalubre, pathogène.
Les Goncourt, quant à eux, élaborent dans Germinie Lacerteux une écriture qui restera durablement attachée aux ambiguïtés de la ville. Le réel y révèle ses profondeurs fantastiques.
Dans La Recherche de Proust, les quartiers sont à peine décrits, tout juste nommés. Il s’agit d’une topographie sentimentale ; le Jardin fermé du Bois, le jardin des Champs-Élysées constituent les décors de l’intimité amoureuse, car il faut une concentration dans un lieu clos pour que l’alchimie de l’amour se produise. Aux Champs-Élysées, l’amour sous toutes ses formes se révèlera : plaisir sexuel dans le jeu, angoisse de l’absence de l’être aimé, bonheur épanoui de sa présence et, en même temps, expérience de la mort.
Pour un poète des années 1900, la ville est l’espace des audaces formelles. Elle devient héroïne, souvent tentaculaire, hallucinée, comme la pressentait Mallarmé : « Le Paris lumineux, ténébreux et formidable ». Apollinaire a conservé un souvenir ébloui de sa découverte à l’occasion de l’exposition universelle de 1889. A peine arrivé, il devient pour toujours un marcheur infatigable : « Triste et mélodieux délire/ J’erre à travers mon beau Paris / Sans avoir le cœur d’y mourir ».
Pour les écrivains du début du 20ème siècle, Paris s’impose comme « un laboratoire de modernité ». Apparaît alors une poésie de la ville qu’illustreront Cendrars, Birot, Mac Orlan ou Cocteau. Le décor urbain fournit une manne inépuisable d’éléments à modeler : écoulement de la foule, clignotement des feux, propagation du bruit, échappées de fumées, passages de véhicules. Il s’agit de rendre toutes les facettes de la ville, y compris sa dimension mythique. « Ô Tour Eiffel ! » chantent successivement Mac Orlan et Cendrars dans une sorte d’incantation à cette déesse moderne, évoquée sous les traits d’une prostituée accroupie sur l’Europe, ou comparée à une ironique Babel moderne.
Dans les pas de Léon-Paul Fargue, « le piéton de Paris », vagabond inspiré et pèlerin céleste des arrondissements, se glisse Louis Aragon. Dans le Paysan de Paris, il offre une mine d’informations au lecteur curieux de connaître la capitale. Il prétend dire le vrai sur des lieux qu’il a hantés, allant jusqu’à produire dans l’ouvrage divers documents du quotidien.
Céline plante, pour l’essentiel, les décors de Voyage au bout de la nuit et Mort à Crédit au cœur de Paris, notamment dans le Passage Choiseul. La ville, se métamorphosant en une étendue informe et « molle », finit tôt ou tard par être reprise par la nuit. La dérision dégoûtée, qui affleure dans les commentaires, nous invite à toucher le fond de la nuit, pour remonter doucement à la lumière.
Les paysages urbains de La Nausée de Sartre rythment le mouvement respiratoire de l’expérience d’exister, dans le vide et dans la plénitude. Le terne, le gris, le brumeux y dominent, avec parfois une complaisance pour le répulsif, les déchets, le visqueux, l’indéterminable.
Plus proches de nous, ils sont pléthore à s’être immergés dans le bouillonnement urbain, dans les flux et reflux de la capitale. Pour Roubaud et Perec, l’image de la ville est largement différenciée de celles qui dominent dans la poésie sentimentale romantico-symboliste. La cité devient essentiellement un terrain d’observations et d’expériences sémiologiques.

Paris, la sublime, Paris, la terreur, que faut-il d’amour, que faut-il de mots, pour décrire inlassablement ses rues, ses cours, ses palais et ses boutiques… Paris s’est écrit, Paris s’écrira encore… Magie des mots… Le voyage continue… Il suffit de fermer les yeux.

-Isabelle Bunisset


Illustration : la maison du 47, rue Raynouard, Paris XVIe, où vécut Balzac de 1840 à 1847 : "Je tiens à une maison calme, entre cour et jardin, car c'est le nid, l'enveloppe de ma vie." Lettre d'H. de Balzac à Madame Hanska, avril 1844.

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