Dossier : Rentrée littéraire : Les romans étrangers
En vacances, le libraire consciencieux emporte avec lui sa bibliothèque, ou du moins celle qu'il espère faire vôtre à la rentrée. Au programme, lectures, déceptions, heureuses surprises et billets...
Niccolo Ammaniti, Comme Dieu le veut, Grasset
Fiasco délirant qui met en scène trois bras cassés décidés à faire un casse, Comme Dieu le veut se transforme, après des pages exubérantes qui nous racontent la sordide réalité italienne faite de vulgarité et de couleurs criardes en fait divers terrible : des pieds nickelés se muent en figures glauques mais tragiques. Un livre excessif, qui approche des questions fondamentales, mais véritablement remuant.
Morten Ramsland, Tête de chien, Gallimard
Avec cet épais roman, c'est à un feu d'artifice que nous vous convions, mais un feu moins méridionial que ceux qui éblouissent nos vacances. La loufoquerie de ce danois, son art de raconter les vicissitudes de ses personnages qui hésitent entre exubérance et abattement, le rendent précieux : impossible de s'ennuyer au contact de la famille Eriksson, son grand-père qui imagine des bateaux cubistes, sa grand-mère qui respire l'air de Bergen en conserve, ses enfants aux grandes oreilles...Mosaïque superbement agencée qui nous fait aller et venir dans le passé, Tête de chien n'en manque pas (de chien bien sûr...)
Julia Leigh, Ailleurs, Bourgois
(cf notre blog du 4 août)
Raconter ce livre puissant et sombre comme le lac qui baigne la grande demeure (labyrinthe entouré de grilles) et qui est le miroir de cette histoire serait une véritable erreur : ce serait trahir les nuances infimes qui font de ce livre troublant une grande réussite. Oppressés, magnétisés, nous l’avons lu avec cette intensité qui préside souvent à la lecture de Faulkner.
Sasa Stanisic, Le soldat et le gramophone, Stock
Tout le monde citera Kusturica en parlant de ce livre qui est une des sensations de la rentrée, et il est vrai que la musique entraînante qui s'envole de ce premier roman y fait irrésistiblement penser. Aleksandar, le jeune bosno-serbe qui en est le héros, nous décrit le miracle de l'enfance quand il est heurté sans douceur par la violence du monde, en l'occurrence celui de la Yougoslavie en pleine déréliction post-Tito. La guerre vue par un enfant est un thème connu que ce jeune auteur germanophone dépoussière sacrément.
Sam Taylor, L'amnésique, Seuil
(cf notre blog du 18 août)
Les amateurs de tournis et de tourbillon seront comblés par ce premier roman foisonnant d'un jeune britannique installé en France et qui nous fait pénétrer dans un labyrinthe (d’où, évidemment, l'ombre tutélaire du prince des labyrinthes, Borges, qui éclaire de ses réflexions subtiles tout le roman qui en est comme un écho fasciné) dont il nous faudra sortir coûte que coûte, fatigués mais ravis. Ou comment faire retrouver à un héros déboussolé les trois années de sa vie qui ont disparu de sa mémoire. Passionnant.
Marcello Fois, Mémoire du vide, Seuil
(cf notre blog du 9 juillet)
Si les protagonistes de ce nouveau roman du grand auteur sarde sont des gueux, leur destin les transforme en figures de tragédie. Apre comme la terre qui l’a fait naître, dur comme les rochers qui parsèment ses paysages montagneux, tellurique comme ses personnages ardent, Mémoire du vide qui nous conte les aventures d'un déclassé devenu bandit, s'impose comme un grand roman dont il est certain qu’on reparlera.
Evero Roselio, Les Armées, Métailié
Quand une orange se transforme en grenade, quand la mémoire se perce d'abimes qui ne se reboucheront jamais, quand la vieillesse au coeur de la guerre se transforme en naufrage, Les Armées, premier roman traduit d'un auteur colombien, est un livre fort, puissant qui explore ces thématiques sans jamais dévier d'une ligne dramatique. En pleine montagne, un village au centre des affrontements entre militaires et guérilla, se transforme en théâtre absurde du destin d'hommes oubliés de tous. Le vieillard qui extirpe de sa mémoire en ruine les fragments de cet enfer voit s'écrouler autour de lui ses voisins, ses certitudes, les restes d'une communauté assassinée par une barbarie qui change de nom mais jamais d'essence. Le drame colombien trouve avec ce bref roman son expression la plus universelle. Une vraie découverte.
Bernardo Carvalho, Le soleil se couche à Sao Paulo, Métailié
On peut devenir écrivain par hasard, au moment où on pensait que cela ne serait plus possible. Le héros de ce nouveau roman du grand auteur brésilien se voit confier la mission d'écrire la vie d'une vieille japonaise émigrée au Brésil pour tenter de lui redonner, par écrit, la dignité qu'elle a perdue des années auparavant lorsqu'un grand écrivain lui a dérobé son histoire pour en faire un livre. Un livre sur la mémoire et les vertiges du temps qui n'efface rien, un roman qui marie étrangement les atmosphères orientale et brésilienne, métissage unique à notre avis.
James Meek, Nous commençons notre descente, Métailié
Nous avions adoré Un acte d'amour du brillant auteur écossais. En cette rentrée, il se fait plus "bavard" avec ce roman géopolitico-amoureux sur fond de conflit moyen-oriental, mais sa capacité à nous tenir en haleine reste intacte malgré son personnage en perdition, journaliste de guerre au bord du gouffre qui veut croire que l'amour le sauvera d'un monde obscène.
Ceridwen Dovey, Les liens du sang, Héloïse d'Ormesson
(cf. notre blog de juillet)
Cette jeune Sud Africaine nous offre un premier roman très abouti aux allures de fable. Dans un pays dont le nom n'est jamais cité, trois personnages a priori en périphérie des jeux de pouvoir se retrouvent en plein coeur de l'action au moment d'un bouleversement de l'ordre politique établi. L'on se rend compte du fait que tous, qu'ils soient portraitiste, cuisinier ou coiffeur, ont contribué à maintenir en place la dictature, et ont été contaminés par les jeux de pouvoir.
Alice Munro, Fugitives, L'Olivier
C'est bien simple, avec Alice Munro chaque nouvelle est une leçon de littérature et de style et quand on vous en offre un beau recueil comme celui-ci on assouvit sa soif sans voir le temps filer. Il faudrait condamner tous les apprentis nouvellistes à lire Munro, il y découvriraient la concision et cet art de peu qui fait de chacune de ses histoires une pierre taillée.













