Dossier : Rentrée littéraire : la vague de septembre écumée par vos libraires. (2)
Cette période que le monde entier nous envie avec une pointe d'étonnement a commencé. Petit à petit dès la mi-août nous sont parvenus ces romans français et étrangers qui embelliront votre automne après avoir charmés notre été. Un été consacré à chercher avec fébrilité quelques perles parmi les 723 nouveautés (tout au moins celles dont nous disposions avant leur sortie). En voici donc quelques unes...
Bertrand Guillot, Hors Jeu, Le Dilettante
Dans la catégorie « satire mordante », dans la section « premiers romans », dans la veine « comment je suis devenu stupide », Bertrand Guillot impose d’emblée son inquiétante enquête romanesque au pays des jeux télévisés, plongée infernale dans l’univers de la bêtise cathodique. Son héros est jeune, plein d’une fatuité acquise en école de commerce, il a démarré une belle carrière dans la communication avant de prendre de façon un peu précoce une claque qui l’envoie du côté de l’ANPE. En chute libre malgré l’appui de ses camarades jeunes loups (et louves), il s’accroche à une glissante planche de salut qui va le propulser sous les feux de la crampe : décidé à jouer son va-tout, il se prépare de façon olympique à devenir le gagnant d’un jeu à la mode où la vitesse vient remplacer la culture et les réflexes l’intelligence. Habilement mené, incroyablement précis, Hors Jeu a le charme de ces reportages subjectifs qui en nous dévoilant un univers mystérieux nous révèlent un être. Bien sûr, notre héros est passablement exaspérant, il véhicule des clichés sur le monde de la com, il joue au foot sur son ordinateur, bien sûr le côté fleur bleue de l’histoire n’est guère convaincant et flirterait volontiers avec Anna G. Mais pourquoi se priver d’un sujet aussi actuel et d’un savoir-faire aussi net ?
Pierre Silvain, Julien Letrouvé, colporteur, Verdier
Les lecteurs de Pierre Sylvain sont sans doute moins nombreux que ne le mériterait cet auteur qui écrit depuis bientôt cinquante ans des romans et des essais sur lesquels le temps semble ne pas avoir de prise. Son dernier court roman pourrait devenir un de ces livres que se conseillent avec le plaisir du secret les amateurs de fiction brève et intense. Sylvain y met en scène un colporteur, de ce métier oublié qui fut longtemps le seul moyen pour la majorité d’approcher un livre, jeune homme dévoré par l’amour de livres qu’il ne peut pas lire, toute éducation lui ayant été refusée mais persuadé de leur importance depuis son enfance quand, réfugié parmi les femmes il écoutait les lectures de la veillée. Errant avec sa boîte, sans chemin tracé, il poursuit une quête, celle d’un appétit à combler, dans l’attente d’une rencontre décisive. Cette rencontre aura lieu, non loin de Valmy tandis que gronde la fureur d’un monde où les livres se font piétiner. Belle leçon de littérature et de rêverie, Julien Letrouvé aura droit au soutien de ces colporteurs immobiles que sont les libraires.
Jacques Jouet, Une mauvaise maire, P.O.L
La littérature politique s’est éteinte depuis quelques décades ou presque ; si la conscience d’un monde oppressant dominé par l’économique et le « global » inspire parfois de forts volumes vengeurs, cette politique du quotidien, de « proximité » oserait-on, s’est effacée au profit de l’immonde politique-fiction qui donne souvent lieu à des livres aussi mal ficelés qu’éphémères chargés de décrire une réalité en la masquant sous des pseudonymes. Avec Jacques Jouet, on parle vraiment de Littérature, celle qui complique les vies en les rendant plus belles, on parle de narration, de subversion subtile, on évoque le monde d’aujourd’hui sans le lisser ni lui faire perdre sa tonalité inquiétante. Et quand l’amour vient insidieusement s’insinuer on lui fait place.
Une mauvaise maire, c’est le reportage subjectif de quelques mois de la vie d’une élue communiste d’une cité de banlieue, une maire sans complexe qui croit à ce qu’elle dit avant de croire à ce qu’elle fait. Joggeuse matinale pour connaître intimement sa ville, elle fait la connaissance fortuite de celui qu’elle prend tout d’abord pour un drogué et avec lequel va se nouer une relation de moins en moins ambiguë jusqu’à la « faute », faute politique et non morale. Que ceux qui ont trouvé comme excuse que les livres de Jacques Jouet étaient trop denses pour s’y plonger se précipitent sur ce petit opus : son air de ne pas y toucher le rend encore plus désirable…
Jérôme Lafargue, L’Ami Butler, Quidam
700 romans et au milieu quelques inconnus absolus qui signent leur premier livre ! 700 romans et de grandes chances de laisser passer une perle, une voix originale, un talent prometteur…Quidam est une jeune maison qui se paie le luxe de ne pas faire de concessions, faisant des incursions dans le domaine allemand à faire pâlir les « grandes » maisons. Avec L’Ami Butler, c’est moins un de ces stylistes auxquels nous a habitués l’éditeur qu’un imaginatif nourri de Borges et de ces fictions qui jouent avec la fiction que l’on nous propose. Une intrigue complexe, plusieurs niveaux narratifs, un effacement du réel au profit de l’imaginaire, c’est le menu de ce roman très habilement construit (mais qui aurait mérité une petite couche supplémentaire pour en gommer les scories ou imperfections de jeunesse). Au départ, deux jumeaux, l’un évanoui dans la nature, l’autre convoqué par les gendarmes pour éclaircir ce départ sans explication. Le premier est un écrivain à succès qui s’est retiré du monde pour accompagner sa compagne souffrante et se consacre désormais à la rédaction de biographies d’écrivains imaginaires. Le second supporte plutôt difficilement le poids d’une rupture brutale avec son jumeau. L’histoire se corse quand l’écrivain fait la connaissance d’une de ses propres créatures, Owen W. Butler, incarné sans prévenir et premier dérèglement dans une réalité jusqu’alors maîtrisé. On n’essaiera pas de résumer une histoire dont la complexité fait tout le sel. On réclamera juste au futur lecteur sa curiosité et une envie de se laisser surprendre par les ressorts d’une intrigue riche et souvent excitante. Mention spéciale enfin à la petite nouvelle qui ouvre le livre et qui est un bijou.






