Dossier : Rentrée littéraire : la vague de septembre écumée par vos libraires. (3)
Cette période que le monde entier nous envie avec une pointe d'étonnement a commencé. Petit à petit dès la mi-août nous sont parvenus ces romans français et étrangers qui embelliront votre automne après avoir charmés notre été. Un été consacré à chercher avec fébrilité quelques perles parmi les 723 nouveautés (tout au moins celles dont nous disposions avant leur sortie). En voici donc quelques unes...
Michel Monnereau, On s’embrasse pas ?, La Table ronde
Tandis qu’une partie de nos écrivains français s’évertue à fouiller le sol de l’imaginaire à grands coups de pelle à la recherche d’une histoire délirante qui comblerait notre besoin de fiction, d’autres, moins sereins, ont choisi de planter dans un terroir aussi peu excitant que possible leur verve noire. Michel Monnereau est sans doute de ceux-là : il n’a pas l’insolence des cadors tout droit sortis de leur dictionnaire de crimes, il n’a pas le flegme de ces écrivains revenus de tout qui trimballent une histoire sans voir qu’elle est déjà morte, il n’a pas la prétention de nous servir des références littéraires lourdes comme des tricots mouillés. Non, il a du talent, tout simplement, et le Récit de ce retour dans sa campagne charentaise après quinze ans d’errance a une puissance glauque qui réjouit l’âme en même temps qu’elle comble le lecteur sensible au style dont on oublie trop souvent qu’il justifie à lui seul le désir d’écrire.
Mitch Cullin, Les abeilles de monsieur Holmes, Naïve
Combien de livres a-t-on écrit sur Sherlock Holmes ? Combien de suites, de variations, d’hommages, de vengeances autour de ce grand personnage ? Quelques spécialistes doivent en faire le compte qui ne manqueront pas d’ajouter à leur liste le charmant livre de Mitch Cullin qui ressuscite le grand détective pour en faire un vieillard que guette la sénilité, persuadé que la gelée royale prolongera l’activité de ses cellules grises mais qui continue à fumer (et pas la pipe, cette invention de son alter ego). Il élève avec passion des abeilles dans ce but, confiant à l’occasion au jeune fils de sa gouvernante le soin des ruches, correspondant avec un japonais qui l’invite dans son pays, se remémorant certaines de ses aventures non racontées par feu Watson. Bref, il vieillit dans l’angoisse de vieillir et les péripéties qu’il va vivre devant nous vont le lui rappeler cruellement, le confrontant aux incertitudes de la mémoire, à la fragilité de l’existence de ceux qu’on aime et en somme aux insondables faiblesses de qui a placé haut les vertus de l’intelligence au risque d’en oublier le reste. Ce Holmes crépusculaire est une vraie réussite, il raisonne sur de petits bouts de papier qu’il égare et comprend presque trop tard qu’une partie de la vie –l’amour…- lui a échappé. Plus qu’un hommage, ce roman vaut largement le détour quand bien même on n’aurait jamais lu une ligne de Conan Doyle.
Yannick Haenel, Cercle, Gallimard
On conseillera aux Cassandres facilement centenaires qui annoncent, avec une régularité qui n’a d’honorable que sa permanence, la mort définitive du Roman Français, la lecture revigorante du dernier et épais roman de Yannick Haenel dont cet articulet n’essaiera même pas de rendre compte tant nous saisit soudain la vanité d’une telle entreprise. Raconter la fuite d’un homme un matin parisien pour regagner une liberté anéantie (il est 8h07 à la pendule du métro et Jean Deichel sait qu’il ne mettra plus les pieds au bureau), narrer son combat pour la beauté et ses épiphanies, ses rencontres merveilleuses, ses amours de tumulte, tout cela serait bien vain. Qu’on nous autorise juste à dire l’intense plaisir d’avoir été invité dans le Cercle d’Haenel, à en approcher les arcanes, en recommandant avec ferveur son adoption par les plus exigeants et les plus fous des lecteurs, ceux qui croient que la Littérature peut encore changer le monde.
Célia Houdart, Les Merveilles du monde, P.O.L
Face à des livres symphoniques qui coupent le soufflent voire les jambes, certains petits ouvrages frappent par leur modestie surtout lorsque celle-ci n’est pas le refuge du rien ou du vide. Avec son titre impressionnant, Les Merveilles du monde surprend et enchante, ténu et délicat, d’une écriture presque blanche mais pas sans relief. On serait tenté de trouver des comparaisons avec la photographie qui est un des sujets du roman car la succession de vues qu’on nous propose pourrait se feuilleter comme un album dont l’unité se révèlerait à la fin. L’argument est mince qui nous invite à suivre le discret Igor obligé de quitter la Bretagne pour gagner la Suisse où son appartement a subi les effets de la grêle. Ce dérèglement climatique va être le signe d’un dérèglement ou un bouleversement du travail de mémoire, nous entraînant vers un ailleurs géographique, vers un passé revisité, en l’occurrence le Mexique exploré appareil en bandoulière et à l’origine d’une belle rencontre. Le charme de ce livre, si difficile à raconter comme en témoigne cet article brouillon, réside dans cette communion des êtres et des paysages, cette façon de nous dire la force du silence, l’étrangeté de l’absence et l’évidence de la beauté, comme si le peu de mots savait se faire l’écho du trouble que des cieux peuvent provoquer en nous. Simplement un beau livre.






