Dossier : Rentrée littéraire : la vague de septembre écumée par vos libraires. (4)
Cette période que le monde entier nous envie avec une pointe d'étonnement a commencé. Petit à petit dès la mi-août nous sont parvenus ces romans français et étrangers qui embelliront votre automne après avoir charmés notre été. Un été consacré à chercher avec fébrilité quelques perles parmi les 723 nouveautés (tout au moins celles dont nous disposions avant leur sortie). En voici donc quelques unes...
Robert Hasz, Le Prince et le Moine, V.Hamy
Les amateurs de roman historique vont être servis et en beauté avec cet épais roman du hongrois Hasz qui nous avait enthousiasmé avec sa Forteresse il y a quelques années. Bien sûr s’y retrouver dans les noms, dans les méandres de l’histoire, dans la géographie, n’est pas une mince affaire. Et l’on voit par là que notre méconnaissance de l’univers magyar est grande. Mais si l’on accepte la règle, si on renonce à vouloir tout saisir d’une intrigue pour le moins complexe, on prendra un grand plaisir à cette épopée d’une conscience immergée dans les tumultes de l’Histoire. Nous sommes au X° siècle, l’Europe est coupée en trois : d’un côté les royaumes chrétiens plus ou moins fidèles au Pape, de l’autre Byzance qui tente de maintenir son empire, et au milieu une vaste zone incontrôlable peuplée de tribus guerrières qui dévastent régulièrement les pays alentours. Le héros du roman est un moine qui se trouve à sa grande stupeur et à l’âge où on le verrait plus volontiers méditer que s’agiter, envoyé en ambassade chez les Tÿrks porteur d’un message papal. Porteur d’un médaillon mystérieux, il va découvrir avec stupéfaction que s’il n’est pas mis en pièce dès son arrivée c’est qu’on le prend pour un quasi messie, le sauveur d’un peuple en ruine qui n’attendait que lui pour renaître. On ne s’aventurera pas plus loin dans la complexe architecture de cet épais roman construit avec beaucoup d’habileté sur l’enchevêtrement de trois voix qui nous rappellent que la Vérité en histoire comme en littérature est une belle illusion. Mais qu’on se le dise, avec Hasz, nous tenons un superbe exemple ce que le roman historique peut produire de riche et d’intelligent quand il n’est pas qu’un simple exercice de son et lumière.
PS : des remerciements à l’éditeur d’avoir fait précéder le texte d’une introduction historique bien utile mais le regret que la carte proposée manque singulièrement de pertinence en regard de l’histoire du livre lui-même.
Claude Duneton, La chienne de ma vie, Buchet-Chastel
Ce petit livre est peut-être condamné au Prix « Trente Millions d’amis », on l’offrira en présent aux amoureux de Mirza, aux nostalgiques de Médor, aux thuriféraires de Rex. Il ne s’agit pourtant que de Rita, brave chienne qui partagea quelques années de la jeunesse de l’auteur et auquel celui-ci dresse le plus beau monument qui soit : des pages de sa singulière écriture. Car Duneton qui écrit peu de roman, ce que l’on regrettera car ces plaisirs sont rares mais dont on se réjouira car ces plaisirs-là sont toujours réussis, a ce talent de toucher juste sans apitoiement ni anecdotes à deux sous. Dans la France de Pétain, entre un père qui gueule mais ne tape pas et une mère qui meugle et tape souvent, le petit garçon s’invente une sœur innocente, cette chienne indomptable qui ne remplit aucune des missions qu’on lui a dévolue sinon celle, écrite nulle part, de le tirer de sa solitude et de cette guerre bruyante que lui infligent ses parents. Un petit livre jamais mièvre à placer dans sa poche intérieure, côté cœur.
Philippe Vasset, Un livre blanc, Fayard
Performance artistique, enquête à la Perec, quête intime, tentative d’épuisement d’un espace oublié, défi : ce court livre inclassable est assurément tout cela et aussi autre chose. Philippe Vasset s’est intéressé à ces zones blanches qui ne possèdent pas de nom pas d’icône sur les cartes au 1/25000° se demandant quelle réalité cette absence recouvrait. Parti en exploration avec une naïveté qu’il reconnaît et une volonté qui force le respect, il a fait l’inventaire de ces découvertes et rencontres, de ce vide au milieu du surchargé. Rien d’exceptionnel au bout de cette année d’enquête – qui refuse le côté reportage sur les marges dont nous abreuvent des médias complaisants – mais la découverte d’une frontière mouvante qui se dresse puis disparaît en marge de la supposée civilisation. Ce qui retient surtout dans cette drôle d’idée c’est ce que Vasset en fait ou plutôt en devient : la poésie qui se dégage de ses épiphanies, le trouble qui s’empare de lui au moment de réaliser qu’il prolonge une attitude ancienne d’isolement et de retrait, l’expérience littéraire en somme de celui qui va imbriquer expérience du vide et page blanche. Traversée d’un désert inventé, recherche d’un territoire perdu mais introuvable, Un livre blanc en nous confrontant à ces espaces interdits parce que non nommés, laisse en nous les traces qu’une œuvre d’art contemporaine peut imprimer : un effarement, une interrogation, tout sauf une réponse définitive. C’est dire l’importance de ce petit livre.
Mathieu Terence, Technosmose, Gallimard
Un lecteur de Georges Limbour ne peut pas être foncièrement mauvais. Un auteur-lecteur de Georges Limbour ne peut être que bon, enfin espérons-le…
Mathieu Terence, pour son arrivée chez Gallimard après avoir fait les beaux jours de Phébus, a décidé de surprendre ses lecteurs fidèles (et nous en sommes, nous qui l’avons connu si jeune et tellement riche de promesses malgré sa relative indifférence à Julien Gracq…) en les faisant plonger dans les sous-sols hostiles d’un quartier de haute sécurité du futur. L’héroïne y est emprisonnée à la suite d’un crime dont nous apprendrons peu à peu les tenants et elle n’a qu’une obsession : s’en échapper alors que la chose paraît tout bonnement impossible depuis qu’un glaçant architecte de génie, digne héritier d’un délire orwellien, a imaginé d’enfouir les prisonniers. Mais la persévérance quand elle se conjugue à l’amour fou peut produire des miracles. Avec un luxe de détails, une volonté de ne rien nous épargner de la discipline de fer que s’impose la condamnée, nous allons suivre sa remontée vers la lumière et sa métamorphose. On taira le côté « suspens » du roman pour insister sur les évidentes qualités de style de Terence qui maîtrise à la perfection (presque trop ?) son roman, suave plongée dans les abîmes. Et on suggèrera à l’éditeur de M.Terence qui fut aussi celui de G.Limbour de faire renaître à la lumière La Chasse au mérou…






