Dossier : Rentrée littéraire : la vague de septembre écumée par vos libraires. (5)

Rentrée littéraire : la vague de septembre écumée par vos libraires. (5)Cette période que le monde entier nous envie avec une pointe d'étonnement a commencé. Petit à petit dès la mi-août nous sont parvenus ces romans français et étrangers qui embelliront votre automne après avoir charmés notre été. Un été consacré à chercher avec fébrilité quelques perles parmi les 723 nouveautés (tout au moins celles dont nous disposions avant leur sortie). En voici donc quelques unes...

Jacques Serena, Sous le néflier, Minuit
Quand bien même vous ignoreriez comme nous à quoi peut bien ressembler un néflier (connu pour ses nèfles de peu de valeur, d’après la sagesse populaire), vous ne devez pas ignorer le dernier fruit de l’étrange Serena, auteur confirmé qui mériterait de nombreux lecteurs, de ceux capables de supporter un livre où l’histoire est tellement ténue qu’une ligne suffirait à la raconter : malgré lui, un homme se trouve obligé de changer de vie après que sa compagne l’ait congédié et que son chirurgien l’ait envoyé consulter un psy. Retranché avec son bon vin, il tente de surmonter cette épreuve. L’argument est mince, il va suffire pourtant à l’auteur pour déployer ses talents et son charme.
Le désastre du héros, qui est écrivain, qui se nomme Jacques (mais pourquoi aller imaginer qu’il s’agirait d’une autobiographie ?) est qu’il parle trop, que sa bouche s’active à l’excès, au point d’en tomber malade et d’en user ses proches qui ne l’écoutent plus. La chance du héros est qu’il n’interrompt jamais son auto-analyse qui, ici, prend la forme d’un monologue à la Thomas Bernhard : radin jusqu’à l’avarice, jouisseur, tourmenté, il alimente sans cesse ses réflexions pour traquer le détail significatif. On retiendra bien sûr les effets syncopés de son style qui collent aux divagations d’un personnage en quête d’une parole retrouvée, d’une parole qui retrouve un sens évanoui sous l’effet du trop-plein. On se réjouira de ses fulgurances, de son amertume teintée de naïveté, de son art de l’ellipse car il ne dit pas tout, il laisse s’installer des zones d’ombre où s’agitent des personnages qui nous seront révélés peu à peu. Egarés à suivre un égaré, nous nous faisons prendre à son piège, persuadés finalement que la plus excitante des littératures est souvent celle qui joue d’elle-même.

Eric Chevillard, Sans l’orang-outan, Minuit
Que ferions-nous si en septembre, le Chevillard automnal venait à disparaître ? Qui le remplacerait, alors qu’on imagine facilement que tous les nourrissons à même de remplir cette mission ont déjà dû être escamotés, perdus en forêt voire transformés en animaux pour que personne n’occupe sa place ? Le libraire d’abord incrédule adorerait quelque imitateur avant de renoncer et de se réfugier dans la nostalgie la plus indigne. Mais, rassurons-nous : septembre est là et le Chevillard de saison paraît – le cadavre de Nisard flotte sur des eaux glauques comme une menace -, privé d’orang-outan, et justement là est la question : la bête meurt et c’est inadmissible, ce grand singe s’éteint et c’est le monde entier qui voit sa mécanique se gripper, la littérature continue et pourtant les cages sont vides. Comment supporter le poids de cette absence ? L’élégance de l’orang-outan (à ne pas confondre avec celle du hérisson, sujet déjà abordé par le prince Chevillard qui eut à combattre, en vaillant petit railleur, son invasion) met un comble à notre souffrance : comment nous en passerons-nous ? Avec beaucoup de courage, l’auteur de Palafox fait son deuil et dans le même mouvement son dernier livre.
Et pour terminer, un extrait poignant :
« C'est fini, les orangs-outans, espèce éteinte comme bougie soufflée, dès lors vivre sans eux, s'acclimater, tout repositionner dans ce contexte nouveau, tout réordonner, apprendre à se passer de leurs grands gestes, de leurs quatre mains habiles, jamais je ne saurai pour ma part, je sais déjà que je ne pourrai pas, inévitablement s'ensuivra dans nos existences une certaine désorganisation. »

Rashel Cusk, Arlington Park, L’Olivier
Des séquences de vies dans une banlieue résidentielle, en Angleterre : Arlington Park.
Des couples, des femmes dans leur quotidien qui ont tout pour être heureuses, et pourtant... On pense aux excellents romans de la regrettée Laurie Colwin dans ces histoires du quotidien où les êtres essaient de rendre leur existence un peu moins ennuyeuse...

Elif Shafak, La bâtarde d’Istanbul, Phébus
Entre Istanbul et San Francisco, quelques portraits de femmes indépendantes : deux familles liées sans le savoir par un terrible secret vont se rapprocher, jusqu'à une magnifique et bouleversante issue où tout se dénouera.
A Istanbul, Asya, jeune fille de dix-neuf ans vit en femme libre avec sa mère ses trois tantes ses grand-mères et arrière grand-mère, les hommes de la famille sont morts prématurément où se sont exilés:depuis vingt ans,on est sans nouvelles de Mohammed, parti en Arizona.
D'origine Arménienne par son père, la jeune Ammanouch, (belle-fille de ce dernier) fera le voyage jusqu'à Istanbul pour rencontrer cette famille Kazanci et essayer de comprendre cet exil.

Yasmin Crowther, Mazareh mon amour, Rivages
Voici un premier roman très attachant et, à travers l'histoire de Maryam, une évocation de L'Iran dans les années cinquante.
1953 : parce qu'elle a refusé de se plier à l'autorité d'un père dur et intransigeant, officier, dans l'armée du Shah, la jeune Maryam, plutôt que d'épouser celui que ce dernier lui a choisi, revendique son indépendance et décide de faire des études d'infirmière.
Mais à la suite d'un événement qui condamnera son ami Ali, elle sera elle aussi condamnée à l'exil.
Cinquante ans plus tard, nous la retrouvons à Londres avec son mari et sa fille: Sara. Il faudra un autre drame pour qu’enfin elle décide de retourner à Mazareh, sur les lieux de son enfance…

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Livres à lire
Sous le néflier / roman
Jacques Serena
Les éditions de Minuit
Prix : 13,80
Sans l'orang-outan / roman
Eric Chevillard
Les éditions de Minuit
Prix : 14,00
Arlington Park
Rachel Cusk
Editions de L'Olivier
Prix : 21,00
La bâtarde d'Istanbul / roman
Elif Shafak
Phébus
Prix : 20,00
Mazareh mon amour
Yasmin Crowther
Rivages
Prix : 21,50