Philippe
Labro
L'homme pressé
Une sorte de tact en ondes. Une élégance sans sophistication. Un regard bleu perforant, soudainement voilé par l'inquiétude. Philippe Labro est un homme pressé. Les jours doivent être trop courts. N'être que soi, ce n'est jamais assez. On l'a compris. Une avidité de rencontres et d'expériences qui cache mal une insatisfaction. Non pas de celles qui vous collent au sol mais qui vous poussent à vouloir infatigablement, à vouloir mieux, à vouloir plus. Les succès n'ont pas pu l'étourdir. Pas plus que les échecs. Ces hommes-là n'entendent qu'une injonction, mais singulièrement insistante.Pas de rhétorique poudrée. Philippe Labro semble avoir tout compris. C'est sûrement pour ça qu'il murmure le vrai. Ses paroles s'immobilisent, sans ces inflexions de voix et ce jeu de la comédie qui les travestissent parfois. Sa compagnie a quelque chose de beau et de tuant à la fois. Il se méfie moins des questions que de ses réponses. Il ne les veut pas définitives. De là cette phrase de Balzac placée en exergue de son dernier roman, Les Gens, « Il n'est rien dans ce monde qui soit d'un seul bloc, tout est mosaïque ». Parce qu'il a pratiqué l'exercice périlleux du portrait, il sait que subsiste en chacun de nous un noyau dur, une irréductible opacité et qu'on ne peut tenter d'éclairer des aspects seulement fragmentaires de cette mystérieuse - et douteuse dirait-il - unité qu'on appelle un homme.
Bien sûr, il est devenu une institution dans le monde médiatique, mais il se refuse à mettre de la complaisance dans ce rôle dont il mesure sans doute les vanités. L'essentiel est ailleurs. Dans ce combat amoureux avec les mots, d'où naîtra la lumière. Dans cette délicate transposition de l'émotion. Son ami et confident, Alain Minc ne s'est pas trompé : « Il a une immense curiosité des choses et des hommes. Il a su conserver la fraîcheur d'un regard doublée d'une sensibilité inhabituelle, échappant à l'indifférence et au cynisme des journalistes expérimentés. ».
Le journalisme, il l'a découvert à 15 ans en participant à un « Journal des jeunes », sponsorisé par le Figaro. La passion de la littérature, plus tôt encore. Une mère qui, « douloureusement déracinée », avait choisi pour seule patrie les mots ; au soir de sa vie, elle lui déclamait encore des vers lors de leurs promenades. Un père « cultivé, intelligent, neurasthénique » qui lui récitait plus volontiers ceux de Cyrano de Bergerac. Il possédait le même héroïsme discret des gascons. Au péril de sa vie et de celle de ses proches, il avait caché des familles de juifs au sous-sol de sa maison de Montauban, alors que les Allemands occupaient le premier étage. A Jérusalem, un arbre porte son nom, ainsi que celui de sa mère, dans la montagne des Justes. Les actions des pères sont toujours des signes. L'autre barbarie, c'eût été d'oublier.
De sa jeunesse passée dans le Sud-Ouest, Philippe Labro garde essentiellement des paysages de vacances. Hossegor, Capbreton. Mais aussi des rencontres qui l'ont durablement ému, comme celle de Jean-françois Moueix, devenu depuis le parrain de son fils. Rompre avec les choses réelles, ce n'est rien, mais avec la mémoire… Il aime convoquer ses souvenirs. Il aime à se rappeler son séjour en Virginie. Il n'avait alors que 18 ans. Une bourse lui avait permis de voyager à travers les USA. Avait-il pressenti que son vécu deviendrait matière romanesque et qu'il lui faudrait transmettre ces réalités fragiles qui nous filent entre les doigts ? Cette aventure, de ses doux commencements jusqu'aux doutes invalidants, il la retranscrira dans L'étudiant étranger, pour lequel il obtiendra en 1986 le prix Interallié. De retour en France, il devient reporter pour Europe 1, Marie-France, puis France Soir. Sa rencontre avec l'homme fort de la presse, Pierre Lazareff, est décisive dans l'apprentissage de son métier. En 1960, il effectue son service militaire en Algérie. Une traversée des ténèbres qu'il transposera une nouvelle fois dans un roman, au titre évocateur, Les feux mal éteints, paru en 1967. Il est nommé directeur général des programmes de RTL en 85, puis vice-président de la station dix ans plus tard. Entre temps, il passe derrière la caméra, réalise plusieurs longs-métrages, « Tout peut arriver », « Rive droite, rive gauche », « La crime », et signe quelques textes à succès pour Johnny Hallyday.
Philippe Labro n'est jamais là où on l'attend. Jusqu'au jour où il faillit s'absenter définitivement. Une première fois, dans le coma, après une détresse pulmonaire. Une seconde, dans la dépression, une épreuve de 18 mois tout aussi redoutable, où même la souffrance ne vous répond plus rien. Un couteau dans la cuisine et l'envie d'en finir. C'est à ce moment-là que Vincent Bolloré lui tend la main, quand d'autres la repoussent : « Les amis sont comme les fiacres : on n'en trouve pas beaucoup quand il pleut. ».
Comme tout le monde, Philippe Labro a trébuché. Que lui restait-il quand tout l'avait quitté ? Ses proches, sa femme surtout, ce « petit miracle de la vie », mais aussi cette volonté de coucher sur le papier ce qu'il y a de proprement intenable et de magnifique dans cette odyssée incertaine qu'est l'existence. Le papier a toujours été son plus cher confident : « Pas besoin de s'allonger sur le divan. Quand on est écrivain, on est son propre examinateur ». Il ignore les affres de la création. Il laisse à d'autres le rôle d'artiste-martyr : « l'écriture, quand on peut l'exercer, est une chance, même si l'exercice est laborieux et compliqué ». Et quel bonheur – ce sont ses yeux qui le disent - quand on arrive à créer des personnages plus vrais, plus respirants, que ceux de cette vie abusivement dite réelle : « tout ce qu'on écrit doit devenir réalité. Il faut aller chercher cette petite musique. Chaque romancier rend visible ce qui ne l'est habituellement pas. Magie des mots… ». Une victoire sur le désordre, sur le chaos mortifère. Lorsqu'un écrivain est parvenu, à force d'implorations et d'attentes, à boire cette coupe, le reste court le danger de devenir terriblement subalterne.
Philippe Labro le sait pour l'avoir toujours su. Et puis, il ne sent pas seul. Il a auprès de lui d'illustres prédécesseurs, ce que Sainte-Beuve appelait « familles d'esprits » : « j'ai autour de moi des phares majeurs : Balzac, Flaubert, Stendhal, Maupassant, Proust et Céline, mais aussi Kafka, Joyce, Dos Passos, Faulkner, Wolfe, et tous les essayistes que j'ai appris à aimer sur le tard : Montaigne, Chamfort ». Il devient intarissable lorsqu'il évoque l'écriture ciselée des romanciers américains de la première moitié du XXe siècle. Il aime cette économie de mots, ces détails teintés d'ironie, ces restitutions d'atmosphère.
Au fond, Philippe Labro a suivi les recommandations de Blaise Cendras : « Restez près de la vie ». Pas de fuite dans l'abstraction. Même son style tend de plus en plus à la concision. Resserrer. Toujours plus. Juste la musique de l'émotion, avec un avant-goût d'infini. Ses livres, il les veut au plus près des gens, de leurs fêlures, de leurs naufrages, de leurs rédemptions aussi : « ce sont des romans picaresques, des romans d'apprentissage, des romans de l'intégration. De L'étudiant étranger jusqu'au dernier. ». Il ajoute, en baissant la voix : « Chacun de mes personnages me prend par la main et moi je prends le lecteur par l'épaule. Le seul voyage qui vaille, c'est celui vers les lecteurs ». Dernière confidence. On a frappé à la porte. Lui rappeler que ses lecteurs l'attendent. Un avion aussi. Et puis d'autres projets, d'autres vies. Dans le feu roulant des questions, il avait oublié qu'il était un homme pressé.
- Isabelle Bunisset

20,24 €

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