Portrait : Anne Wiazemsky
Ecrivain
Anne Wiazemsky a réussi ce double défi : rencontrer le public et gagner la considération des jurys littéraires. Auteur de plusieurs ouvrages regardant vers l’autobiographie, elle a obtenu en 1988 le grand prix de la nouvelle de la Société des Gens de Lettres pour Des filles bien élevées, le Prix Goncourt des Lycéens en 1993 pour Canines ; en 1996 le prix RLT-Lire pour Hymnes à l’amour, adapté au cinéma par Jean-Paul Civeyrac sous le titre Toutes ces belles promesses, et, en 1998, le grand prix du roman de l’Académie Française pour Une poignée de gens. Tout d’abord attirée par l’univers du 7ème art, Anne Wiazemsky est devenue, très jeune, l’élue de prestigieux metteurs en scène comme Bresson, Godard, Pasolini. Puis, elle sera scénariste, réalisatrice de deux documentaires «Mag Bodard, un destin» et «Les anges du péché». Depuis plus d’une dizaine années, elle se consacre à sa passion première : l’écriture. Son nouvel opus autobiographique, Jeune Fille, aux accents tendres et émouvants, connaît aujourd’hui un grand succès de librairie et suscite dans la presse littéraire des commentaires fervents.
Cette passion de l’écriture n’a jamais quitté Anne Wiazemsky ; enfant, elle imaginait des histoires que sa grand-mère, délaissant pour quelques heures les manuscrits de son mari François Mauriac, tapait à la machine. C’est avec une distance amusée qu’elle juge aujourd’hui ses œuvres de jeunesse, Mystère de la plaine du roi et Secret du cheval sauvage : « Ce n’est qu’un plagiat du Club des cinq ! ». Puis, entre deux films, elle écrit des petits textes, jusqu’à ce que son ami, le scénariste, Jacques Fieschi, l’encourage à les déposer chez un éditeur. Le fameux comité de lecture de la rue Sébastien-Bottin s’enthousiasme pour ces nouvelles. Ce seront Des filles bien élevées. La littérature est sans doute cette voie royale qui conduit Anne à revisiter les moments fastes et douloureux de son passé, ceux surtout qui vous interdisent à jamais d’être innocent du malheur des autres : « C’est, explique-t-elle, ma façon de parler aujourd’hui en me référant au passé. Chaque fois que je regarde, à la télévision, ces colonnes de gens qui fuient le Rwanda, le Kosovo, quelque endroit du monde, je songe que c’est toujours le même effondrement. Ces êtres chassés qui n’ont plus d’identité et se dirigent vers nulle part me hantent. ». Dans Hymnes à l’amour, elle explorera ses origines russes grâce à un oncle qui lui révèle que son arrière-grand-père avait construit un hôpital, une église et une école, près de la ferme Lotarevo : « Nous sommes partis en Russie, et là-bas nous avons été confrontés au néant. Il ne restait pas une pierre de Lotarevo. C’était très impressionnant. J’écrivais Hymnes à l’amour, mais je n’ai pas pu m’empêcher de prendre des notes. Je savais que j’aurais envie de mettre en scène des personnes ayant vécu dans ce lieu. ». Son métier de romancière offre à Anne Wiazemsky le pouvoir de redonner vie à ce qui s’est tu, à ceux qui se sont tus. L’écriture d’Une poignée de gens ne lui suffira pas pour être quitte avec toute la douleur de son père, parti sans rien lui en livrer : « Les exilés ne parlent pas. ». Se retourner sur le passé ne pourrait se résumer à une blessure nostalgique, mais davantage à une nécessité d’approcher au plus près la vérité substantielle des êtres, la précarité de leur existence : « Tous éprouvaient le même chagrin. Chacun se retrouve seul dans sa souffrance. »
Pour son ami écrivain Patrick Grainville, au côté duquel elle siège au jury Médicis, Anne Wiazemsky appartient à « ces romancières éternelles et tenaces qui retrouvent toujours la trace de ce qui fut effacé ». Son dernier livre, Jeune Fille, s’inscrit dans la même cohérence. Quel en est le sujet ? Sa rencontre avec le cinéaste Robert Bresson, alors qu’elle était une «jeune fille» sur le point de passer le baccalauréat. Elle relate son expérience d’un plateau de cinéma lors du tournage d’Au hasard Balthasar, sa relation avec ce metteur en scène, entre séduction et perversité, soumission et irrévérence. Oui, il importait de ne rien oublier de cet été 1965. La jeune fille en mal d’identité qu’elle était, le magnétisme de Robert Bresson, son équipe technique, la maison qu’elle partageait avec lui lors du tournage, le banc dans le parc où ils se retrouvaient le soir tombant, le bruit des feuilles sous leurs pas, les silences qui n’en étaient pas : « Je regardais les arbres, les contours de la maison, le sable mouillé des allées pour m’en imprégner et ne jamais les oublier. Comme je ne voulais jamais oublier les visages… »
Ce roman possède l’intérêt d’évoquer, pour nous, une pratique artistique quasi sacrificielle, où le don de soi va jusqu’à la dépossession, mais au nom d’une intensification de la vie dans l’art. La réussite du livre se situe là : poser magnifiquement deux présences, deux personnalités que tout semblait opposer et qui ne savaient pas se quitter : « Je n’arrivais pas à accepter l’idée de cette séparation, Robert Bresson non plus et nous étions pareillement angoissés et malheureux. ». De nombreux passages évoquent le travail de Robert Bresson, qui éprouve en lui-même la beauté, l’amour, la profonde complicité avec celle qu’il filme, avec son visage et sa silhouette caressés à distance. Il éprouve surtout le désir de comprendre, de comprendre ce qui arrive et ce qui se bouscule dans son esprit : son désir de metteur en scène, celui de son interprète, le désir qui se joue de la distance : «Il me suffisait de l’écouter et de faire ce qu’il me demandait sans chercher à comprendre, je devais m’en remettre à lui ; accepter de m’abandonner. Pour des raisons que je n’expliquerai jamais, cela me convenait parfaitement. Mieux, j’éprouvais beaucoup de plaisir à lui obéir. J’entendrai souvent, par la suite, que c’était un exercice éprouvant, voire révoltant, et que beaucoup en avaient souffert. Ce ne fut jamais mon cas.». Ce roman possède le charme de matérialiser ces mystères inhérents à la création, de communiquer les enthousiasmes ressentis, de laisser intacte la puissance du désir : «J’ai voulu ce film comme je n’avais jamais encore voulu quelque chose. De tout mon être, avec le sentiment que ma vie entière en dépendait».
Comme toujours chez Anne Wiazemsky, l’écriture suggère plus qu’elle n’affirme ; dans une sorte d’éternité suspendue, elle parvient à faire refluer l’émotion et atteint une sorte de grâce mélancolique, comme pour approfondir les émotions ressenties envers ces êtres arrachés à l’oubli, les travailler du dedans, comprendre ce qui fut, et surtout ce qui fut beau. Ses mots cherchent continûment à faire avouer à la vie ses secrets de beauté. Nous aussi, lecteurs, nous n’oublierons pas cette leçon de désir, car c’est la vie qui nous revient, plus douce, plus espiègle aussi. C’est peut-être tout simplement cela qu’il faut reconnaître aux grands écrivains.
Isabelle Bunisset














