Portrait : Bernard Manciet
Nous apprenons ce matin le décès de
Bernard Manciet qui s'est éteint dans sa quatre-vingt troisième année. Il y a de
cela deux ans, à l'occasion de son quatre-vingtième anniversaire, nous avions le
plaisir de recevoir dans nos murs ce "Lion de Gascogne" au verbe prompt et
vif, dont les amis fidèles s'étaient réunis pour fêter une vie de poésie.
En hommage au poète, nous rediffusons ce portrait. L’ascension fut ardue
83 ans de poésie
Bernard Manciet est donc un vieux jeune homme de quatre-vingts ans. Il est également un jeune poète, à la tête d’une œuvre qui, pour considérable qu'elle soit, n’en est pas moins en devenir perpétuel. D’édition en rééditions, il relit, reprend, corrige, tant le texte original que sa traduction et donne à lire à ceux qui le connaissent ou le découvrent la poésie la plus moderne qui soit.
Loin d’être étouffé par sa propre grandeur - il dit qu’un des impératifs du poète est d’oublier son œuvre pour la mieux continuer, Manciet respire et insuffle depuis plus de trente ans cet esprit de renouveau qu’attendaient des lettres occitanes engourdies dans le canon félibrige.
La présence ce soir là d’amis de longue date, d’éditeurs et de nombreux lecteurs fidèles lui permit d’ailleurs d’évoquer certaines de grands instants de sa vie littéraire. Amicalement et malicieusement interrogé par Guy Latry, éditeur et traducteur fidèle ; secondé par certains de ses éditeurs les moins timides, Bernard Manciet a donc évoqué ses difficiles années de guerre, la Libération et ses libérations, sa fréquentations des avant-gardes parisiennes de l’époque, sa naissance à la poésie et la constitution d’un groupe informel de littérateurs gascons et occitans (Max Rouquette, Réné Nelli, Claude Marti…) qui, lors d’un mémorable festival occitan à Eyzines (en 1985, je crois…) signa la fin des félibres et l’avènement d’une poésie nouvelle en terres d’Oc. Ce festival dont l’évocation a suscité bien des murmures nostalgiques dans la salle est également un moment clé de la vie publique du poète Manciet, puisque c’est là qu'eut lieu la première rencontre avec un autre Bernard, Lubat le fameux, qui donna de beaux enfants scéniques et musicaux et fit accéder Manciet aux feux de la rampe (lui qu’ils aveuglent) ainsi qu’à une certaine célébrité depuis la présentation à Paris d’un Enterrament a Sabres demeuré dans les annales.
Voici donc, grâce au talent du poète et à l’obstination de ses laudateurs, Bernard Manciet entré au Panthéon des lettres. Non pas celui des prix Nobel (on le donne pourtant, chaque année, dans le carré de tête), non pas celui de l’Académie où pourtant il devrait avoir sa place, mais ce panthéon secret que tout lecteur amoureux porte en soi, qui lui fait dire des vers que parfois il comprend à peine mais dont la musique accompagne la vie. Ce panthéon des mémoires qui faisait ce soir-là exister autant de Manciet qu’il y avait de spectateurs (et ils étaient venus nombreux !). Quand on sait le peu de goût que le poète a pour les lauriers en couronnes (il a encore fait savoir en égratignant la statue du commandeur Mauriac lors d'un récent colloque, au grand dam des célébrants présents ce jour. L'histoire des lettres lui donnera raison ou tort mais le moins que l'on puisse dire c'est qu'il aime à déboulonner les statues d'idoles. Il n'est pas exclu que Mauriac lui même eut apprécié l'affaire), on se gardera de la sculpter dans le granit. Reste l'œuvre que chacun appréciera à sa guise sans que l'auteur y puisse rien redire...
Celui qui, modeste ou provocateur dit " je ne sais pas tricoter, alors j’écris ", à su tisser un beau réseau d’amitiés et de fidélités croisées qui le rend aujourd’hui célèbre et aimé bien au delà des limites de l’Occitanie ; célèbre et aimé partout sur la terre des poètes.
HdD

Le 25 septembre 2003, Bernard Manciet, Guy Latry et Claude Rouquet



















