Fil RSS 

Portrait : Chantal Thomas

Chantal ThomasUne rencontre...

Des cheveux de lin, des yeux vert d’eau pâles et profonds, diaphane et posée, presque majestueuse, Chantal Thomas s’impose toute en retenue. Elle nous a donné rendez-vous au Café des 4 Sœurs, qu’elle évoque avec bonheur dans « Cafés de la mémoire ». C’est à Bordeaux qu’elle a fait l’apprentissage –parfois périlleux- de la liberté, après une enfance choyée à Arcachon. Ces années de quête de soi, merveilleuse ode à l’indépendance et à la féminité, s’incarnent dans des cafés qui peuplent encore sa mémoire. Découverte…

« Cafés de la mémoire » est un roman ou un livre de souvenirs ?
J’ai voulu écrire à la fois mes mémoires, une trajectoire personnelle et une sorte de roman de formation. Le risque de naufrage est présent même si c’est finalement un temps très nourricier. J’ai condensé beaucoup d’expériences, et j’ai aussi beaucoup pensé à Casanova, et à la façon dont il avait créé son personnage, avec les valeurs qui lui sont propres. « Cafés de la mémoire » se veut porteur d’un certain nombre de valeurs : le goût des livres et des voyages, l’indépendance, la quête de liberté... A travers mon récit, percent d’autres désarrois et d’autres éblouissements.

Comme dans « L’adieu à la Reine » qui signifie le fil conducteur d’une existence ?
Oui j’ai beaucoup pensé à ça. Il y a une phrase que j’adore de Marguerite Yourcenar « Si je devais écrire ma vie, je devrais faire un travail historique comme je l’ai fait pour les mémoires d’Hadrien ». ça m’avait vraiment intriguée, parce que ce sont des données à portée de main et je me suis aperçue qu’en fait, il y a beaucoup de choses à relire, de lieux à revisiter, si on veut que ce soit quelque chose de partageable.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de revenir sur cette période de votre vie ?
Je m’en suis rapprochée de livre en livre, en travaillant sur l’enfance avec « La vie réelle des petites filles » même si c’est totalement fictionnel, et j’ai continué dans « L’île flottante ». Concernant les années de jeunesse à Bordeaux, j’avais déjà abordé ces thèmes majeurs dans un essai intitulé « Comment supporter sa liberté », sauf que là ils sont pris dans des situations vécues.

Pourquoi avoir illustré ces différents épisodes à travers des cafés ?
En conversant avec Claude Plettner dans « Chemins de sable », nous avons réfléchi à l’importance des cafés dans nos vies, mais aussi comment les cafés sont un lieu de conquête –récent- des femmes.

C’est votre grand-père, que vous évoquez avec infiniment de tendresse, qui vous a initiée ?
Il a été mon premier compagnon, la personne qui m’a fait signe que vivre est vraiment excitant et merveilleux. Aller au café faisait partie de son art de vivre, de son panache. Nous vivions dans une toute petite ville, Arcachon, un monde un peu clôt, isolé, dans une ambiance presque insulaire. J’ai été formée par ça, par mon grand-père et par Arcachon, par le fait de vivre au bord de l’eau. Quand on ne grandit pas dans un endroit marqué par l’histoire comme une ville, il y a plus de désinvolture, un rapport spontané au corps. J’avais vraiment envie de le faire revivre par l’écriture, de le faire émerger du temps.

Une autre figure majeure de ce livre, c’est Simone de Beauvoir ?
C’est comme si une femme qui écrivait, m’offrait un certain modèle d’existence. Elle m’est apparue comme une sorte de repère, de guide pour certains choix intellectuels mais aussi des choix de vie. Chez elle, les deux sont très liés.

Son goût pour la liberté est assez précurseur pour l’époque
Oui mais beaucoup de jeunes gens aspiraient déjà à plus de liberté, mai 68 est finalement un aboutissement. On trouve les prémices du féminisme dès la Révolution : la déclaration des droits de la femme pose déjà toutes les revendications féministes qui seront reprises par la suite. C’est une très longue histoire.

Vous avez une forte conscience féministe, même si vous n’avez pas été très liée avec des mouvements ?
J’ai toujours ressenti ça de manière très ancienne, dès que j’étais petite fille. Simone de Beauvoir m’a fait comprendre qu’il y a des choix spécifiquement féminins, et un certain type d’obstacles que seules les femmes rencontrent. Beaucoup de choses dans les livres de Colette relèvent aussi d’une conscience absolue de ce qui relève du domaine de la femme. Colette n’est absolument pas féministe, mais elle parle toujours du point de vue des femmes, sans doute parce qu’elle est un écrivain si sensuel, si vibrant. Ce sentiment féministe, de partager une condition, s’est révélé davantage par des lectures et par des conversations entre amis que par un engagement. Je n’ai quasiment jamais milité.

Dans le livre, la découverte de l’amour signifie une privation de votre liberté ?
Oui, j’étais très vite divisée entre l’euphorie du sentiment amoureux, et la peur de ce que cela m’emprisonne, que mon histoire s’arrête là. J’avais envie de découvrir de nouveaux horizons. Se marier c’était une sorte d’appel à demeurer. En fait, il y a mille autres manières de vivre.

Tout cela termine avec la rencontre avec Roland Barthes…
Depuis le début, j’écrivais ce livre pour aboutir à cette rencontre… Je me demande même si tout le livre n’était pas le chemin qui menait à lui. C’est une histoire presque trop collective pour prendre la responsabilité de la raconter, mais ça s’arrête là aussi parce que c’est une aspiration à une autre vie, et c’est Roland Barthes qui a ouvert cette porte.

- Propos recueillis par Nathalie Vallez

Imprimer


Livres à lire
Sido
Colette
LGF
Prix : 4,50
Histoire de ma vie
Giovanni Giacomo Casanova
Gallimard
Prix : 8,40
Fragments d'un discours amoureux
Roland Barthes
Seuil
Prix : 23,00
Sade
Chantal Thomas
Seuil
Prix : 9,95
Casanova : un voyage libertin
Chantal Thomas
Gallimard
Prix : 7,40
Comment supporter sa liberté
Chantal Thomas
Rivages
Prix : 6,85
Les adieux à la reine : roman
Chantal Thomas
Points
Prix : 6,50
Chemins de sable : conversation avec Claude...
Claude Plettner / Chantal Thomas
Points
Prix : 8,00
Cafés de la mémoire : récit
Chantal Thomas
Seuil
Prix : 20,00