Portrait : Claude Béraud
Médecin et auteur
Le professeur Claude Béraud sera à la librairie le 31 mars 2003 pour présenter son ouvrage Petite encyclopédie critique du médicament. Entretien...
Professeur Claude Béraud, comment êtes- vous venu à la médecine ?
Mon intention à 16 ans, influencé par les lectures d’A Maurois, de M Dekobra, de B Cendrars et de l’histoire de France d’Henri Martin, était de devenir diplomate ou haut fonctionnaire et de faire des études de droit en même temps que sciences politique. Mon père était de milieu modeste et souhaitait que ses enfants s’élèvent dans l’échelle sociale. La profession médicale répondait à cette préoccupation et, contrairement à une carrière diplomatique était accessible à un étudiant sans relation ni fortune. J’ai donc entrepris des études médicales. Initialement, sans enthousiasme et même avec un certain dégoût devant les comportements des médecins hospitaliers, et des étudiants qui les imitaient, peu respectueux de la souffrance et de la dignité des malades.
Quelles sont les valeurs qui vous ont guidé ?
Dès mon adolescence, la solidarité, l’égalité, la justice sous l’influence d’une formation chrétienne inspirée par la doctrine sociale de l’église et l’encyclique de Léon XIII " Rerum Novarum " La franchise, la fidélité, le respect de la dignité des hommes et des femmes furent et sont toujours les valeurs intimes qui animent mes comportements.
En tant qu’homme de science vous revendiquez une approche rationaliste des phénomènes. Cependant vous refusez de confondre rationalisme et Raison…
L’art de soigner illustre les différences entre l’approche scientifique fondée sur des connaissances et l’approche empirique fondée sur l’expérience de la vie. Les connaissances scientifiques dérivent de l’expérimentation qui suppose une méthode, c à d. un enchaînement rationnel de moyens et de procédures écrites et normalisées permettant un agencement logique de chaque stade de la méthode. Contrairement à l’expérience de la vie, l’expérience scientifique n’est pas une donnée première mais une construction, un effet dont l’évaluation est possible. L’expérience commune, celle de la vie n’est pas sans valeur, mais elle ne permet pas de porter un jugement possédant une valeur scientifique sur une thérapeutique. L’efficacité d’une thérapeutique fondée sur l’expérience de la vie et qui ne peut faire la preuve de son efficacité par une expérimentation n’est pas une thérapeutique scientifique, pour autant elle peut apporter un soulagement et donner l’apparence d’une efficacité scientifique en raison : soit d’un effet psychologique sur des troubles sans signification pathologique ( qui ne correspondent pas à une maladie) qui concernent plus de la moitié des patients qui demandent des soins ; soit de l’évolution naturelle, spontanée d’une maladie vers la guérison (ce qui est le cas de la majorité des maladies aigues).
L’industrie pharmaceutique obéit aux lois du marché et donc à des enjeux politico-financiers qui la dépassent. Quelle place reste-t-il dans ces conditions à l’éthique ?
L’éthique et l’économie ne sont pas opposées. Les économistes prennent toujours en compte le bien être individuel et celui de la population. Longtemps par contre la médecine ignora l’éthique. Les médecins n’étaient pas jugés au plan moral sur les résultats de leurs pratiques mais sur le respect de règles déontologiques traditionnelles. La réflexion éthique en médecine est récente. Ce sont principalement les progrès des techniques diagnostiques et thérapeutiques qui ont suscité son développement. L’éthique médicale oblige aujourd’hui les médecins à se poser deux questions : celle de l’utilité de leurs pratiques et celle de l’autonomie des malades dans les procédures de décision qui les concernent.
Le docteur Bounan note qu’a toujours existé une relation entre l’idéologie médicale et la société qui l’a produite. Une société a ainsi une médecine selon les valeurs qu’elle expose comme vision du monde. Une critique ou une défense conséquente de la médecine ne devrait-elle pas partir de là ?
Dans une société où l’individualisme ne cesse de croître, la défense et la promotion de la santé sont des valeurs clés. La médecine est considérée comme le seul moyen capable de promouvoir la vie et la santé. Cette idéologie est un système dominant de pensée qui ne repose sur aucune donnée scientifique. La santé ne dépend que très peu des médecins et de la médecine mais un peu de la génétique et beaucoup des conditions de vie et des comportements
Les médecines sacrées ont appréhendé la vie comme un tout : osmose avec l’univers perçu comme entité vivante ainsi qu’avec la communauté réelle. Cette approche de la santé comme essentiellement un sentiment de présence au monde ne serait-elle pas en fin de compte la pierre d’achoppement de l’allopathie ?
Certainement si l’approche par les médecins de la souffrance humaine est déterminée par une approche exclusivement biologique, la seule qui leur est enseignée, et qui reste encore prioritaire chez une partie des médecins hospitaliers qui sont les modèles de formation pour les étudiants. Non si les médecins savent, comme c’est le cas de nombreux généralistes, être disponibles pour écouter leurs patients, prendre en considération leur vie toute entière, leurs conditions de travail, leurs difficultés familiales, leurs soucis économiques, leurs peines affectives.
Pouvez vous citer 5 lectures qui vous ont marqué ?
Les évangiles (sans être croyant mes valeurs sont depuis l’enfance celles du nouveau testament)
La puissance et la sagesse de Georges Friedmann
Le système technicien de Jacques Ellul (ouvrage épuisé)
La maladie, l’art et le symbole de Georg Groddeck
De la convivance de Robert Maggiori





