Portrait : J.-B. Pontalis
Ecrivain
J-B Pontalis, plus encore qu’une figure intellectuelle majeure, c’est peut-être d’abord le flux d’une voix qui ne pose jamais, ni ne cherche à en imposer, mais qui n’éludera aucune de vos questions, allant même y débusquer souvent avec humour, ce à quoi vous n’aviez pas même songé. S’exprime-t-il donc comme il rêve, comme il écrit, comme il écoute, comme il veille, ou comme il lit ?
D’un côté, la critique universitaire est embarrassée devant ses livres – ni mémoires, ni roman, ni journal - , de l’autre, certains de ses confrères, ainsi qu’il le rappelle dans un sourire, l’ont déclaré un jour « perdu pour la psychanalyse », car littéraire ! En somme, la situation de J.B. Pontalis, en dépit d’une notoriété intimidante – coauteur du célèbre Vocabulaire, traducteur de Winicott, fondateur et animateur de l’inventive Nouvelle revue de psychanalyse, directeur de la collection « Connaissance de l’inconscient », éditeur au plein sens du terme – évoque paradoxalement celle d’un homme qui disparaît, troquant, dès que nécessaire, l’un pour l’autre : ainsi, la meilleure entrée dans son imaginaire est-elle sans doute Un homme disparaît (1996), le récit discrètement poignant d’une vie faite d’unions autant que de séparations.
Cet homme fait de tous les hommes, « qui les vaut tous et que vaut n’importe qui », à l’instar de son ancien professeur et ami, un certain J.-P. Sartre, a fait de la déprise de soi, non pas une règle de vie, mais plutôt une fenêtre sur la vie. Il fallait donc s’attendre à ce qu’un nouveau public découvre en 2000 un autre Pontalis, si ce n’est le véritable, à la lecture de Fenêtres , « une invitation pour chaque lecteur à composer son propre lexique » intime des émotions. Alors que tant d’écrivains s’acharnent à se façonner une identité pleine et assise, en voici un qui, sans pour autant ne jamais cesser de parler au nom de sa propre expérience, fait de l’effacement de soi un art d’écrire, un art de « la pensée rêvante ».
Avec Elles, dont il fut surtout question au cours de la belle soirée du 24 mai 2007, est-ce un nouvel écrivain qui apparaît encore, ou, mieux vaudrait dire, qui reparaît ? Ce livre, qui forme un diptyque avec Frère du précédent (2006) raconte autant qu’il évoque - par approches, par touches, par bribes - la longue histoire de liens et de ruptures que chaque lecteur reconnaît dans sa propre vie pour être l’histoire même de l’impossible coïncidence avec l’être aimé, de son inéluctable disparition. Et puisque la mémoire de cette longue histoire, qui se confond avec notre origine porte un nom - la littérature, on découvrira en J.B. Pontalis un lecteur peu ordinaire, un lecteur sans exclusive, un grand lecteur du roman sous toutes ses formes autant que de la poésie (mais aurait-on déjà oublié que Freud lui-même... ?).
Comme Frère du précédent, qui s’ouvre sur une liste d’écrivains et de romans, dont Le Maître de Ballentrae, l’un des préférés de J.-B. Pontalis, Elles se présente également comme un grand livre de lectures d’adolescence, puis de découvertes sans cesse à faire : ainsi de L’amant de Lady Chatterley, que l’auteur avoue sans fard avoir découvert par le film de Pascale Ferran avant de se procurer la première version du livre, Lady Chatterley et l’homme des bois ; ainsi de cette nouvelle peu connue de Conrad, « Duel », souvent évoquée encore au cours de cette soirée ; ainsi encore, le magnifique Jardin des Finzi-Contini de Giorgio Bassani. Et au cœur de tout, A la recherche du temps perdu. Sans parler de ces singuliers Ecrivains hongrois (1992) du début du siècle, qu’il fit connaître en France, comme Jean-Philippe Dubois l’a rappelé justement.
Ce n’est donc pas lui que l’on fera « parler des livres que l’on n’a pas lus », certes non, puisque lire est un acte en première personne : s’il vous communique son admiration pour Bicêtre de Marie Didier ou pour L’Enfant éternel de Philippe Forest, ce n’est pas non plus pour vous convaincre, mais peut-être pour vous inciter à ouvrir en vous toujours de nouvelles fenêtres. On comprend qu’un tel homme suscite le dialogue, pour reprendre le sous-titre des échanges récemment publiés sous le titre Passé présent : Dialoguer avec J.B. Pontalis (2007).
Il eût fallu enfin évoquer plus longuement au cours de cette soirée de mai une aventure déjà vieille de vingt ans – la pleine jeunesse, qui à elle seule signe un engagement, une éthique de la littérature, je veux parler de la collection lancée par J.B. Pontalis sous le nom de « L’un et l’autre » : mais chacun sait désormais que la couverture bleu nuit annonce toujours la merveille d’une rencontre, une entrée dérobée dans l’imaginaire sans fin des vies autres.
- Jérôme Roger













