Portrait : Jacques Roubaud
Poète et parrain
Le célèbre membre de l’Oulipo a accepté d’être le parrain de la saison poétique 2006-2007 de la librairie Mollat. Rencontre avec un mathématicien littéraire (ou l’inverse ?) qui vient de publier un « multiroman » des plus délirants aux éditions Fayard !
Il y a un Jacques Roubaud immédiatement séduisant : c’est celui qu’on lit, ou que l’on croise à des lectures de poésie – seul, en compagnie d’autres oulipiens, ou encore des poètes fort différents de son écriture – quand le poète lit des textes obéissant à des contraintes ou témoignant d’instants singuliers. Il y a un Jacques Roubaud plus secret, plus anxieux, dont on sait l’existence par Quelque chose noir (Poésie/ Gallimard). Quand on rencontre l’écrivain pour un portrait, on ressent cette fragilité et le besoin d’être en confiance pour parler de son parcours ou de travaux récents. Au bout d’un moment, la langue se délie, et l’homme réservé (qui n’est pas sans élégance) commence à faire place à un passionnant narrateur.
Interrogé sur le parrainage qu’il a accepté de mener pour la saison 2006-2007 à la Librairie Mollat, Jacques Roubaud, mathématicien & érudit, confie qu’on ne peut dire précisément les raisons de sa passion pour un poète, qu’il a juste voulu que « les auteurs proposés n’appartiennent pas à une seule école, ils doivent relever de directions différentes », « on ne peut parler de l’originalité d’une œuvre poétique qu’en la lisant, une analyse est toujours de trop… » C’est cette pudeur qui fait aussi la personnalité fort riche du poète : ne pas affirmer, laisser la place de hasard et de spontanéité dans toute découverte, s’en remettre à une émotion que seule la lecture révèle. « Pour moi, quand j’apprécie un poète, le lien entre la voix et le texte est inséparable. Certes, certains textes ne sont pas faits pour être lus à haute voix, tout comme certains poètes ont tout l’intérêt uniquement en lecture ou en performance. » Ces directions différentes, Jacques Roubaud a choisi d’en dessiner quelques unes dans sa programmation : Jacques Jouet, Philippe Beck, Jean-Michel Espitallier, Emmanuel Hocquard… et André Velter en premier invité le 10 octobre à Bordeaux.
Il y a chez Jacques Roubaud un plaisir de l’écriture comme un plaisir de la conversation. Aussi raconte-t-il non sans malice les réunions de l’Oulipo, celles d’hier avec Pérec ou Queneau (qui le coopta pour qu’il y entre) et celles d’aujourd’hui, faites de nombreuses contraintes vécues manifestement dans la joie de relever un défi ! Ainsi parle-t-on de quelques inventions roubauesques : le « baobab », le « haïku oulipien généralisé » ou, si la fatigue se fait sentir, la possibilité de faire de « l’Oulipo light ». Par ailleurs Jacques Roubaud ne manque pas d’humour vis-à-vis de lui-même en confiant que c’est un mystère pour lui que son multiroman Nous, les moins-que-rien, fils aînés de personne, aux éditions Fayard, paraisse en pleine rentrée littéraire ! Invention de « douze vies + une », ce livre polymorphe raconte treize histoires où Roubaud s’imagine dans des vies différentes à travers le temps : ermite, spécialiste de Corneille, prince ou philosophe. Ces micro-romans mêlent humour et clins d’yeux à la science et la littérature. S’il n’est pas voyageur, Jacques Roubaud confie qu’il voyage dans bien des bibliothèques pour nous apporter, via le filtre de son imagination féconde, poèmes et proses. Et les idées ne manquent pas pour s’amuser encore avec Dame Littérature…
- Marc Blanchet
Pour en savoir plus : la bibliographie de Jacques Roubaud











