Portrait : Jean Rolin
Un calme arpenteur du monde
Ce portrait a été publié en 2002, alors que Jean Rolin venait de publier La Clôture qui nous avait touchés. Trois ans plus tard, il nous revient en mémoire que l’auteur, au terme d’un repas d’après rencontre, avait émis le souhait de découvrir ce qu’était devenu le port de Bordeaux, nous confiant son goût pour les ports de commerce et les friches industrielles. Terminal Frigo, dernier texte de Rolin, contient la trace de cette découverte... (ajout du 1er mars 2005)
C'est à cela que ressemble Jean Rolin. Un echassier noir, au visage maigre et à la voix profonde, il nous a rendu visite, amenant dans ses bagages son air d'être revenu de tout et un humour à froid du meilleur aloi. Et en plus, il aime Simenon, dont il a découvert Le Bougmestre de Furnes lors d'un récent voyage en train.
Jean Rolin est écrivain, profondément. Après des années journalistes durant lesquelles, pour des magazines spécialisés dans l'exotisme choc, il voyageait vers tous les confins pour en ramener des articles sensibles et attentifs (aussitôt saucissonnés pour faire de la place aux images) ; il a décidé de porter son attention sur d'autres frontières, plus intérieures : celles des périphéries de nos villes, les friches industrielles, les lieux à l'abandon. A l'abandon mais pas déserts. Ces lieux sont en effet peuplés. Non-lieux habités par des non-personnes et arpentés par Rolin, intrigué, amical, attentif.
Son dernier livre, La Clôture , ne parle pas du lointain ou de l'exotique ; il parle d'ici. De Paris. De ce quart de cadran compris entre la porte de Saint-Ouen et celle d'Aubervilliers, où cohabitent tant bien que mal prostituées, activités légales, friches, hôtels à bon marché, squatters et habitants dûment recensés.
Une grande partie de ce cadran est délimitée par le boulevard Ney et c'est ainsi que ce curieux personnage s'impose au romancier ; Michel Ney, Maréchal d'empire, fusillé le 7 décembre 1815 pour avoir, las d'avoir tant trahi peut-être, été fidèle une dernière fois à Napoléon.
Ney est un mort présent, comme l'est aussi Ginka Trifonova, prostituée albanaise retrouvée morte en novembre 1999, lardée de coups de couteau, rue de la Clôture.
D'autres sont vivants : Robert Lepieux qui vit dans une caravane installée, on se demande comment, dans un pilier de soutènement du périph' ; Lito, officier congolais en disgrâce qui fait le vigile devant les mac Do ; un drôle d'entrepreneur ; une fille parfois aperçue mais jamais vraiment rencontrée, et tous les absents qui vivent ici dans les traces qu'ils ont laissées au souvenir de présents.
Et de Ney en Ginka, de Robert en Lito, c'est tout cet infra monde qui nous est montré. Avec précaution, Rolin nous dit ce qu'il a vu ; il ne suppose pas, invente encore moins. Ca s'appelle roman pourtant, et, quand on lui pose la question, Rolin ne répond pas. Peut-être un coup de l'éditeur pour éviter les procès. Mais les procès de qui, au fait ? Jean Rolin est retourné voir ses protagonistes qui, pour l'heure, semblent satisfaits d'exister encore, et dans un roman en plus. C'est beau la vie...
1er Mars 2005. Jean-Baptiste Harang a signé, dans Libération, un bel article sur Jean Rolin et son livre. Nous y apprenons, comme on reçoit par hasard des nouvelles d'un vieux copain un peu oublié, que Robert Lepieux est mort et que Rolin était à son enterrement...






