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Portrait : Jef Bonifacino

Jef BonifacinoPhotographe

Jef Bonifacino est photographe. A la librairie, tout au long de ses années d’études bordelaises, ceux qui le connaissent ont vu sa fine silhouette arpenter les rayons en un trajet ritualisé : des Beaux-Arts à la littérature : "récits de voyages, s’il vous plaît ? " Un rêveur, comme il y en a tant. Mais il arrive parfois que ces trajets idéaux s’accomplissent un jour dans le vaste monde.

Il en est ainsi des voyages de Jef, parti de Moscou se baigner au lac Baïkal. Revenu. Et reparti, de Nice à Roscoff, à pied et en ligne droite. Lent chasseur d'images.

A l’étape, rencontre... 

La photo
J'ai 27 ans. Premièrement, l’appareil a été un moyen favorisant la découverte, du monde et de moi même. Deuxièmement, j’analyse aujourd’hui mon choix de la photo comme l’instrument qui s’accordait le mieux avec ma conception de la vie : c’est dans la réalité que surgissent par moment des lieux, des gens, des lueurs, des détails… qui touchent au parfait ou à l’horreur. L’appareil pouvait enregistrer cette fulgurance...
Finalement, la photo est devenue un moyen de création quand une réflexion est venue soutenir la simple expression, dans la perspective que mon travail ait un impact sur les spectateurs. Ainsi, en amont, réfléchir à quelle est l’idée, l’idéal, la direction à indiquer, l’histoire à raconter, comment, et quel est l’essentiel, le désir, le moteur. En aval, sélection des photos, ce qui doit rester dans les yeux, la tête et le cœur des gens et qu’est-ce qui justifie, à tous les niveaux, de rajouter de nouvelles images dans ce monde.

Quand ces trois points sont mêlés, digérés, je pense que la prise de vue devient alors un acte de création.

En Bouriatie
La Bouriatie, où se concentre la majeure partie de la population bouriate, est une des 53 républiques autonomes de Russie, à la frontière de la Chine et de la Mongolie. Contrairement à cette dernière, la Bouriatie et sa population sont méconnues.
Mais pourquoi la Bouriatie ?
Envie d’aller vers l’inconnu, de voir, de jouir.
Envie de découvrir l’histoire, le mode de vie, les religions de ce pays en Sibérie orientale.
Envie de se baigner dans le Lac Baïkal, le plus grand réservoir d’eau douce de la planète.
Envie de montrer comment après soixante-dix ans de communisme, un pays utilise une partie de sa liberté retrouvée et comment elle envisage son avenir dans le nouveau modèle économique de la mondialisation.
Envie de faire découvrir un syncrétisme entre bouddhisme et chamanisme vécu au jour le jour, quand les religions occidentales ne sont parfois plus que des mots au service des conflits.

Marina Nikitine
C’est elle qui a eu l’idée de ce reportage. Elle a beaucoup voyagé, mais là, elle voulait en ramener quelque chose... Elle cherchait un photographe, nous nous sommes rencontrés, il y a eu alliance des caractères. Nous avons travaillé un an et demi à monter ce projet, à nous préparer, à chercher des fonds (merci encore à la Région Aquitaine de nous avoir accordé la bourse Défi Jeunes). De plus, elle parle Russe couramment. Même si je sais maintenant demander ma « direction » ou acheter du pain, c’est Marina qui parlait tout le temps. C’est à dire que pendant qu’elle échangeait avec un chamane, je m’occupais des relations franco-russes en portant des toasts avec nos amis de passage…

Quels lieux ?
Cette partie de la Sibérie orientale se situe sur la même latitude que Paris. Cependant il s’agit d’un climat de type continental. L’été, il y a donc deux mois à trente degrés, puis l’automne en septembre, on perd quinze degrés, puis l’hiver en octobre, on en perd encore quinze, et la température continue de chuter pour atteindre les moins quarante degrés en février par exemple. De fin juillet à début novembre nous avons parcouru trois mille kilomètres. Nous avons marché le premier mois à travers la taïga, dormant sous la tente principalement, dans le but de rejoindre le Baïkal par l’ouest pour rejoindre des villages très isolés. Puis après avoir un peu séjourné sur l’île d’Olkon, nous sommes descendus vers le sud et les montagnes d’Archan, puis vers l’est dans les steppes jusqu’à Aguinsk, où la route prend fin en direction de Vladivostok.

Quelles rencontres ?
Dans un premier temps des villageois, des fermiers, mais le froid arrivant, nous avons abandonné la tente et cherché refuge chez l’habitant. Puis nous nous sommes rapprochés des villes, des institutions, nous avons moins marché, fait plus de stop, pris des machrouts, des vieux bus…Nous avons rencontré le Président de la République, enfin Marina, parce que moi j’étais en train de négocier un manteau d’officier de l’armée dans une base militaire...

Quelles galères ?
Pas vraiment de galères, plutôt des aventures : des ampoules, des traces d’ours, des ponts qui n’existent plus, des rivières à sec, des flics qui nous cherchent pour nous faire payer on ne sait trop quoi, un mec bourré trop entreprenant avec Marina, un autre trop plein de défi avec moi, pas de citrate de bétaïne dans la trousse à pharmacie, plus de sous, plus de pantalon, pas de douche (mais des bagnas…).

Quelles impressions au retour ?
Que nous sommes un pays privilégié pour son confort, son système social, ses droits établis. L’accès au savoir, aux loisirs, à la culture est aisé : trop peu de gens en profitent comme moyen de développement personnel et beaucoup n’en subissent que le côté pervers, l’abrutissement dans les loisirs et dans la consommation à outrance et non réfléchie. ( I l s’agit d’une impression en comparaison, je n’ignore pas qu’une partie de la population en France est en situation trop précaire pour pouvoir en profiter.)

Avez-vous le sentiment d'être revenu vraiment différent ?
Oui déjà parce que j’ai perdu des a priori, comme par exemple, avoir une vision trop simpliste de l’identité, de la culture d’un pays. Oui, car ma vision devient moins franco centrée, je possède un point de vue supplémentaire sur ce que je crois déjà connaître. Oui car j’ai eu encore plus envie qu’avant d’expérimenter mon savoir et de donner envie au gens de changer leur regard, d’expérimenter à leur tour grâce à mes photos.

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