Portrait : Laurent Mauvignier
Ecrivain
Le travail de la parole
Au moment de s’atteler à la tâche quasi journalière de l’écriture, Laurent Mauvignier dit avoir recours à l’imperméabilité sonore des boules Quiès, ce afin d’être plus réceptif à l’émergence des différents monologues qui sont en quelque façon le substrat, sinon l’architecture, de sa poétique singulière. Tout écrivain n’exhume-il pas ces petits riens sibyllins qui s’agrégent pour donner corps au texte et imprimer son seing au style ?
Véritable « lieu réceptacle » de l’autre de la parole vive, non seulement il se protège des bruits importuns, mais il se garde aussi de mettre sa personnalité en scène. Étrangère à la dimension pontifiante et exclusive de la narration omnisciente, la voix de Laurent Mauvignier s’absente volontiers, s’évide, pour qu’en son creux jaillisse une parole qui « se donne et se cherche… » Lors de la sortie de son dernier opus, le magistral Dans la foule, des critiques patentés se sont empressés d’enfermer l’œuvre dans la catégorie « roman choral ». Passablement irrité, l’écrivain récuse cette étiquette insigne. Fidèle au credo rimbaldien « Je est un autre », il n’est pas sans savoir que toute voix est un entrelacs vertigineux de voix interstitielles.
Dans l’ensemble de son œuvre, chaque personnage, appelé à « retourner au lieu de sa douleur » (Dans la foule), est comme rivé à l’impératif « de dire ce qui défie la parole » (Le Lien). Mauvignier avoue être sensible à « cette idée de Léonard de Vinci, qui veut qu’une fissure contient tout le possible de l’univers ». Ces innombrables « brèches » sont tout à la fois l’impossible à exprimer et le « point d’accroche d’où faire parler ». Chaque fois, soit dans le huis clos d’un drame familial (Loin d’eux ou Apprendre à finir), soit dans l’indifférencié d’une catastrophe (Dans la foule), un événement extérieur divise le sujet de la parole et déclenche l’hémorragie verbale. Confrontées à l’« étrangeté des autres » que l’on « aime, oui, pour ce qu’on voudrait aimer de soi qu’on ne comprend pas » (Ceux d’à côté), à la perte d’un être cher ou aux relents mortifères d’une horde fascisante, des voix solitaires et endeuillées s’affairent à reconstituer le puzzle d’une histoire toujours lacunaire, quelle qu’elle soit, intime ou collective. En outre, la faille irréversible et disruptive du réel renvoie chaque personnage à un traumatisme personnel, une perte bien antérieure, « un ravage plus grand » (Seuls).
Les romans de Laurent Mauvignier sont essentiellement composés de monologues juxtaposés ou enchâssés qui n’ont pas l’improbable vertu des vases communicants. Même Le Lien, ce dialogue concis et savoureux qui n’est pas sans évoquer le théâtre de Nathalie Sarraute, semble n’être qu’un double monologue. Lui et Elle n’ont-ils pas « patiemment, fabriqué cette déception qui est là, et contre laquelle », quand bien même la lutte, les mots, qui sont « comme des gamelles creuses dont le fer ne fait résonner que du vide » (Dans la foule), ne peuvent rien ? Selon Marthe, la mère de Luc, « les mots il ne faut pas les croire » car « ils ne poussent pas au bout, ne disent pas jusqu’au ventre les vérités qu’on éprouve » (Loin d’eux). Écrivain de l’incommunicable, Laurent Mauvignier met en scène une parole qui s’obstine à vouloir cerner le réel et achoppe sur l’indicible. Peut-être, comme le suggère le père de Tony, faut-il nous soumettre humblement à « cette vie qui nous est faite d’être condamnés au partage des ratages, des erreurs » (Seuls) ?
Au-delà de ces voix sondant inlassablement la part sombre de la vérité, sourdent d’autres voix, moins anonymes : celles d’auteurs chers. Si la prose de Laurent Mauvignier ne souffre d’aucune référence surnuméraire, maints clins d’œil sont néanmoins distillés dans l’oeuvre. Baudelaire ne se cache-t-il pas derrière le titre Loin d’eux ? Plus sale n’est-il pas un pastiche de L’homme assis dans le couloir de Duras ? De la littérature, Mauvignier dit, intarissable, qu’elle est « un seul grand arbre, avec toutes ces ramifications… ». Il aime l’« art de la miniature et de la dédramatisation » de Raymond Carver, l’« énergie destructrice » de Thomas Bernhard… Mais il avoue qu’il est « difficile de parler de livres, quand c’est d’abord la vision de l’auteur qui importe, qui est au cœur de tout, et dont les livres ne sont que des moments plus ou moins réussis de l’expérience. » En tant que lecteurs, nous pouvons simplement lui signifier que ses œuvres sont des moments très réussis de son expérience.
- Jérôme Goude
Illustration © Hélène Bamberger / Minuit




















