Portrait : Nathalie Stutzmann
... ou la fidélité
La voix et le visage de Nathalie Stutzmann sont sans aucun doute familiers à nombre de mélomanes bordelais, qui ont pu l'applaudir maintes fois, dans d'admirables récitals - depuis d'exquis Schumann avec Michel Dalberto jusqu'à un bouleversant Winterreise porté par le piano inexorable d'Inger Södergren - un rare Giulio Cesare de Haendel dirigé par la chère Jane Glover, ou encore de mémorables symphonies de Mahler. Certains se souviennent peut-être aussi d'une juvénile Erda de L'Or du Rhin au timbre déjà ensorcelant ; et bien entendu ses enregistrements sont là, qui la gardent présente entre deux apparitions, et qu'elle dédicace avec une bonne grâce parfaite à l'issue des concerts ou lors de visites occasionnelles à la librairie Mollat : on a pu l'y découvrir tranquillement assise derrière une petite table, conversant simplement avec des amis venus l'embrasser (dont le regretté Roch Bertrand, qui l'admirait, et ne manquait jamais de faire partager cette admiration à ses lecteurs de Sud-Ouest) ou quelques timides fans, incrédules peut-être de la voir si accessible et disponible.
Il n'y a en elle assurément rien de la diva - laquelle au vrai est plutôt un mythe qu'une réalité dans le monde lyrique actuel ; de Renée Fleming à Natalie Dessay, nos grandes chanteuses modernes s'acharnent à prouver qu'elles sont des femmes comme les autres, et que leur vocation, pour spectaculaire qu'elle soit, n'en est pas moins réductible à ce qui est le lot de chacun : le travail, inlassable. C'est la qualité d'approfondissement de celui-ci, qui certes est commune aux plus éminents liedersänger, qui s'impose singulièrement chez Nathalie Stutzmann. On l'a vu promenant les grands cycles schubertiens à travers le monde, les affinant, les mûrissant à chaque nouvelle interprétation, et peut-être même à chaque répétition : à chaque minute de sa vie probablement, consciemment ou inconsciemment. Le tourbillon des rôles et des productions ne permet guère, à l'opéra, cette lente assimilation, cette appropriation intime que le lied autorise, exige même. Evidemment les tempéraments méditatifs s'y sentent entraînés : il y a en Nathalie Stutzmann un esprit de sérieux qui s'épanouit dans l'étude, et s'exalte dans l'effort.
Mais cette gravité se nourrit d'humilité, et n'aspire qu'à réussir à être digne de son entreprise ; c'est, plutôt qu'une gravité de savant, une gravité de petite fille, persévérante, enthousiaste, qui n'exclut aucunement la spontanéité mais au contraire s'allie à celle-ci pour faire de l'interprète l'une des plus éloquentes qui soit. Hors scène (ou hors estrade), on la trouvera chaleureuse, expansive et volontiers volubile, aussi vraie et sincère qu'il est possible ; nulle solennité ne vient assombrir un tempérament qui n'est pas moins naturellement autant solaire et rayonnant qu'il peut être introspectif. Mais c'est sûrement dans ce fonds de sérieux qui sous-tend et charpente sa personnalité qu'il faut chercher le secret d'une qualité dont témoignent ses compagnonnages artistiques comme ses amitiés personnelles, et que Nathalie Stutzmann possède au suprême degré : la fidélité.
Luc Bourrousse

