Portrait : Pascal Bruckner
Romancier, philosophe, ...
Près de 30 ans déjà que nous vivons en compagnie de Pascal Bruckner. Quinze ouvrages ont été publiés, et le temps a passé bien vite. Rappelons qu’il est philosophe, essayiste, romancier ; on lui doit notamment - adapté à l’écran par Roman Polanski – mais également Les Voleurs de beauté, prix Renaudot en 1997 ; deux ans auparavant, il avait obtenu le Prix Médicis de l’essai avec La tentation de l’innocence, pour ne parler que des ouvrages couronnés ou médiatisés. Quoi qu’il en soit, du Nouveau désordre amoureux en 1977 à son dernier livre La Tyrannie de la pénitence (sous-titré essai sur le masochisme occidental), ce qui demeure intact tout le long de son œuvre, c’est la performance de l’esprit qui se moque éperdument de notre époque consensuelle. Il faut remercier Pascal Bruckner : il est un des rares qui nous interdise la tranquillité. Il ne cesse de nous rappeler qu’il faut se défaire de la vitalité du manichéisme moral, de la bonne conscience tiers-mondiste, des mythologies érotiques galvaudées et usées, des discours tour à tour encenseurs ou culpabilisateurs d’une démocratie trop souvent vaniteuse, en mal d’identité. Avec plus de virulence encore, il dénonce le manque de courage intellectuel, nos asservissements complaisants, nos comportements puérils. Ah, l’impossible gageure de devenir adulte ! Pascal Bruckner sait de quoi il parle…
De ces années d’enfance passées dans un sanatorium autrichien près de Montreux, il garde des souvenirs émus de grande liberté. Puis contraint de suivre sa famille à Lyon, il ne tarde pas à suffoquer : « On se souvient plus de ce qu’était la France gaulliste de l’époque, empreinte de paternalisme et de tabous. Je suis resté chez les jésuites pendant dix ans, on y brandissait le crucifix le vendredi en promettant la damnation si on mangeait de la viande ». Fin 1966, il débarque à Paris, au lycée Henri IV, et c’est la libération : « les gens étaient beaux, intelligents, ils étaient libres de leurs corps ». Brillant étudiant de la Sorbonne, il soutient une thèse, sous la direction de Roland Barthes, à l’intitulé provoquant : « Le corps de chacun appartient à tous ». Puis, il sera Professeur invité à l’Université de San Diego et à New-York, Maître de Conférence à l’Institut des Sciences Politiques de Paris, et collaborera au Monde et au Nouvel Observateur.
Son dernier ouvrage La Tyrannie de la pénitence, essai sur le masochisme occidental possède une élégance rare : l’écriture est mise à la portée des lecteurs ; chaque argument est courtoisement expliqué, alors qu’il est le plus souvent complexe en son fond. Le choix des exergues donne déjà le ton : une citation de Michelet : « J’ai trop bu le sang noir des morts », aussitôt suivie d’un extrait des écrits politiques d’Albert Camus : « Nous sommes dans un temps où les hommes poussés par de médiocres et féroces idéologies, s’habituent à avoir honte de tout. Honte d’eux-mêmes, hontes d’être heureux, d’aimer et de créer (…) il faut donc se sentir coupables. Nous voilà traînés au confessionnal laïque, le pire de tous ». Quel constat dresse-t-il ? Depuis 1945, l’Europe, mue par un masochisme aigu, entretient ses plaies historiques et sanglantes, celles engendrées notamment par le colonialisme, le fascisme, le communisme. Cette culpabilisation massive trahit une incapacité à gérer sereinement la mémoire du passé : « L’Europe est frappée par l’étendard du deuil (…) alimente une acrimonie ». Plus grave encore, cette « pathologie de la dette » aboutit à une dénégation de nos traditions libérales et républicaines, à une frilosité à investir la scène mondiale : « la victimisation, une façon de se retrancher du combat, la victimisation n’étant jamais qu’une forme dramatisée de l’infantilisme ». D’une part, l’Europe peut s’enorgueillir d’avoir combattu ses propres penchants criminels dans sa lutte contre le despotisme, et d’autre part elle ne possède nullement au monde le monopole des totalitarismes et des barbaries : « En ce sens, je m’aperçois simplement que l’Europe clame sa culpabilité, mais qu’elle est seule à le faire, et qu’au fond, il n’est pas une seule culture, une seule nation sans le monde dont l’histoire ne soit tâchée par le sang. ». Certes, l’Europe s'est elle-même suffisamment adonnée à des agissements superlativement coupables pour qu'une vision culpabilisante se justifie au plus haut point. Mais à n'être que culpabilisante, cette vision passe à côté de ce qu'il y a eu aussi de plus humain et de plus moral, et qui cohabite avec ce qu'il y a eu de plus coupable : « Il n’y a pas de transmission héréditaire du statut de victime qu’il n’y a de transmission héréditaire du statut de bourreau. Et en ce sens, c’est ce qui rend la notion de devoir très ambivalente ». Telles sont les lignes directrices de l’essai de Pascal Bruckner qui éclate en imprécations contre une réalité désolante, celle de céder à une manie sacrificielle, qui entraînerait une apathie, un nivellement imbécile de nos désirs et de nos vies, ce qu’il appelle « l’helvétisation croissante » de notre nation.
Pascal Bruckner est donc resté fidèle à lui-même : les mêmes agacements, les mêmes révoltes, la même nostalgie aussi. Peu nombreux sont ceux qui osent affronter la société, lui livrer combat, l’accuser et s’accuser. Tant et si bien qu’on entend souvent dire qu’il exagère, mais il faut avouer qu’il n’est jamais meilleur que lorsqu’il est le moins mesuré. On entend souvent dire qu’il est un infatigable maître de l’invective, mais derrière les mots, il y a le cœur, et s’il y a beaucoup de mots, c’est peut-être qu’il y a beaucoup de cœur. Et ses mots ont le pouvoir de retentir en nous parce qu’ils ne nous font pas oublier le reste, c’est-à-dire ce que nous nous cachons à nous-mêmes. Des mots que nous recherchons à retenir d’instinct, pour aller si possible plus loin…
Finalement, Pascal Bruckner appelle de ses vœux une révolution des esprits. Les idées reçues, rodées, policées, confortables, voilà que sous l’action de son style acide, elles se retrouvent émoussées, vidées, rendues définitivement insuffisantes : « Qu’est-ce que l’ordre moral aujourd’hui ? Non pas tant le règne des bien-pensants que celui des bien-souffrants, le culte du désespoir convenu, la religion du larmoiement obligatoire, le conformisme de la détresse dont tant d’auteurs font leur miel ». Nous sommes alors contraints de repartir à zéro. Il y a de la contagion là-dessous, nous ne voyons pas avec les mêmes yeux. Le commerce de Pascal Bruckner est compromettant. Lecteurs de bonne foi, lisez-le !
- Isabelle Bunisset






















