Portrait : Patrick Declerck
Il a paru récemment un de ces livres qui font
date. Un livre violent, parfois insupportable, mais hautement nécessaire : Les
Naufragés, avec les clochards de Paris de Patrick Declerck. Extraits... "...J'ai fait des études de philosophie aux Etats-Unis et au Canada, à
la Sorbonne ensuite et, dans le cadre d'un doctorat en anthropologie à l'Ecole
de Hautes Etudes, j'ai commencé en 1982 à étudier cette population parmi
laquelle j'ai fait des petits séjours. Je me suis rapidement rendu compte que
j'avais affaire à une population non décrite qui constituait un drame humain, un
scandale social mais aussi un problème scientifique : il n'y avait pratiquement
aucune littérature sur le sujet. Je me suis apperçu également que j'avais affaire
à une population qui était malade, physiquement et psychiquement. Devenu
psychanalyste, j'ai créé la première consultation d'écoute en France pour cette
population. je les ai donc suivi diversement pour finir par écrire ce livre sur
lequel je travaille depuis plusieurs années avec jean Malaurie, directeur de la
collection Terre Humaine." Le monde des
clochards "Du côté social, il y a parallèlement à la volonté de soigner, un sadisme de
la société à l'encontre des Clochards. La société, en général, déteste les
"différents", les exclus et ceux qui semblent avoir fait le choix d'une autre
réalité que celle de la normalité et du travail. Ces gens sont persécutés. Par
exemple, les pouvoirs publics et les associations se flattent de pouvoir offrir
en cas de grande urgence (lorsqu'il fait très froid) 3500 lits aux sans abris
parisiens. Or, les estimations les plus prudentes évaluent cette population à 10
000 ou 15 000 individus. Un lit pour trois, c'est l'exacte mesure du cas que
fait la société de ses exclus... Du point de vue psychiatrique, les clochards sont dans l'alcool, dans
l'abandon de soi. La clochardisation est une folie de la misère comme le délire
mystique est une folie de la religion. Les clochards sont dans un exil dont on
revient pas. C’est une maladie du lien ; du lien avec les autres mais avec
soi-même d'abord. Les clochards sont dépossédés de le propre passé et de leur
avenir. Ce sont des morts vivants. C'est aussi un phénomène universel. Même dans les pays du tiers-monde, on
trouve au côtés de mendiants socialisés, à dénuement égal, de véritables
clochards qui ont eux abandonné toute relation au monde telle que nous la
concevons." Richesse de la pauvreté "Le dénuement absolu conduit à l'abjection absolue... Je ne suis pas de ceux
qui rêvassent sur une éventuelle richesse de la pauvreté. Richesse de la
pauvreté, j'en doute ; fortune de l'hystérie, certainement... Il n'y a pas de richesse à la pauvreté, il n'y a qu'une abjection qui
condamne l'homme à être enchaîné à l'immédiateté de ses désirs. Tout est tout le
temps à recommencer, retrouver de quoi se nourrir, de quoi ne pas mourir. Il
faut pour cela dépenser une énergie immense. Lorsqu'on passe à côté, on ne voit pas... Même en consultation... J'ai vu une
femme avec un trou de la taille de la moitié d'un poing dans la poitrine. Un
cancer du sein en phase terminale, elle est morte deux jours plus tard, que
personne, personne n'avait constaté. On ne se rend pas compte, à travers le
masque des vêtements de la gravité extrême des logiques et des blessures." Que faire, qui peut
faire ? "C'est la logique du contrat social qui est à repenser.
La notion d'hébergement d'urgence est à mon sens scandaleuse. On prend des gens
dans la rue, on les lave, on les nourrit, on les couche pour les remettre à la
rue le lendemain. Pour quoi faire ? Pour rien ! On est là dans une absurdité sadique. c'est la raison pour laquelle les clochards ne
vont pas dans les centres d'hébergement, ils n'en voient pas l'utilité... Une
nuit, face à la logique de toute une vie, c'est un non sens, c'est
tout..."
avec les clochards de Paris
Nous avons reçu
son auteur le 11 janvier, qui a livré, au cours d'une rencontre très suivie, ses
impressions de travail, d'écriture et quelques éléments de son
parcours.
Imaginez des naufragés
recueillis sur un cargo. On les sèche, on les nourrit, on les héberge et le
lendemain on les remet à l'eau en leur offrant un manuel de natation. C'est la même logique.



