Portrait : Sylviane Sambor
Marieuse de cultures
Doit-on s’en réjouir (pour elle) ou s’en attrister (pour nous) : Sylviane Sambor, directrice du Carrefour des Littératures , s’en ira, au terme de la 16eme édition de la manifestation qu'elle a créée, pour prendre la direction de l’Office du Livre du Poitou-Charentes ?
On pourrait dresser ici le bilan de dix-huit années d’(hyper)activité, on pourrait aussi déplorer le peu de moyens dont a disposé Sylviane pour mener à bien son grand-œuvre, on racontera simplement l’histoire de cette petite matheuse débarquée à Bordeaux aux début des années 80 pour y rejoindre son élu et qui, de découvertes en rencontres trouvera la force et le bon goût de vouloir à tout prix partager ses découvertes élitistes avec le plus grand nombre.
Il est certain que les décideurs culturels locaux ou nationaux voient, blasés, défiler jour après jour leur contingent d’illuminés qui, dossier sous le bras, leur vantent un beau projet de promotion de la littérature belge francophone en Aquitaine, une découverte des saveurs et idées portugaises où se mêleraient littérature, poésie, cinéma et gastronomie ; ou une semaine de la littérature marocaine à Bordeaux. Il est presque certain que c’est avec la même tête, un peu ennuyée, un peu consternée qu’ils ont vu arriver Sylviane. Mais elle, elle avait un truc…
Bon ! (elle dit tout le temps Bon ! N.D.L.R.), reprenons. Elle arrive donc à Bordeaux à dix-huit ans, passe un Deug de lettres, fait des maths, Un IUT métiers du Livre, une année spéciale à Tech de Co, puis des stages, des stages et encore des stages : en librairie, chez des éditeurs et chose plus rare dans des sociétés de diffusion et de distribution du livres. Le projet commence alors à se dessiner, nous sommes en 1985 et notre héroïne, sa brochette de diplômes en poche, entreprend de créer une structure qui ferait le lien entre les livres et le public. Un " lieu " qui, faisant collaborer institutions et professionnels donnerait à voir ce que la grande diffusion, qu’elle soit culturelle, médiatique ou commerciale, ne sait pas montrer, ne sait pas vendre. Un projet destiné à combler un manque : celui de médiateurs culturels. Un nouveau paysage culturel se dessinait alors qui laissait dans ses grandes lignes entrevoir ce qu’il est devenu aujourd’hui. Le lieu d’une bataille de géants industriels qui laissent peu de chance à ceux qui vivent en marge de se retrouver dans la lumière. Présenter à tous une littérature exigeante, travaillée, habituellement réservée à ceux que les notices bibliographiques qualifient de " public cultivé ". De là naît le Carrefour des Littératures (il ne s’appelle pas encore ainsi) et sa première manifestation sur la littérature belge francophone. Mini budget, mini moyens mais grande ferveur, Sylviane rencontre, séduit et convainc en quelques semaines ceux qui l’accompagneront désormais presque aveuglément dans ses aventures. Que ce soit la bibliothèque de Bègles (local), le Ministère de la Culture (national) en la personne de ses représentants régionaux ou bien les libraires bordelais, bientôt rejoints par leurs confrères de la région. On participe mais on l’observe aussi, cette petite bonne femme de 24 ans qui s’est mis en tête de parler des livres à tout le monde, de faire lire Lobo-Antunes et Erri de Luca dans les cités de Floirac ou de présenter de la poésie marocaine aux Aubiers !
Elle séduit, convainc, et l’aventure continue, aux prix d’innombrables heures de travail, de jours de négociations, d’interminables recherches de partenaires financiers – on en compte pas moins de quarante par manifestation, qu’il faut à chaque fois convaincre ! Bien sûr, la reconnaissance vient, et aussi quelques jalousies ; bien sûr on parle d’elle et de ses évènements dans la presse nationale, mais les moyens ne sont toujours pas vraiment là. On s’est aussi habitué à la voir construire des châteaux avec des bouts de ficelle alors, citoyen ou décideur, on se dit qu’il va toujours en être ainsi et que Sylviane et la petite bande de jeunes passionnés qui l’ont rejoint, continueront toujours à créer la surprise avec d’invraisemblables poètes (de ceux avec qui l’on dîne un soir dans une pizzeria et qu’on retrouve vingt ans plus tard Prix Nobel de littérature). Aujourd’hui, Sylviane Sambor estime que dix-huit ans, c’est l’âge de quitter ses parents, elle laisse donc son Carrefour vivre sa vie sans elle, avec une équipe décidée et accrocheuse qui, avec beaucoup de courage et de chance, l’invitera un jour à fêter les trente ans du Carrefour… Parce que pour elle, la page est bientôt tournée, le livre à peine clos, elle en commence un autre qui racontera une aventure semblable, dans des conditions moins précaires, dans d’autres décors, d’autres pays ; avec d’autres gens mais toujours, j’en suis sûr, la même foi...
HdD

Sylviane Sambor et son équipe.
De gauche à droite : Florence Duburch, Olivier Demestre,
Clémentine Duboscq, Cécile Quinti, Muriel Nissou, Jean-François
Deynu







