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Portrait : Thierry Fouquet

Thierry FouquetDirecteur général de l'Opéra de Bordeaux

Si sa haute silhouette fait assurément partie, désormais, du paysage bordelais, Thierry Fouquet n’en demeure pas moins vaguement insaisissable, à la fois familier et curieusement énigmatique. On peut le croiser, le plus souvent précédé de la fidèle Thaïs, au marché Colbert comme à la librairie Mollat, ou le rencontrer attablé à l’une ou l’autre de nos bonnes adresses (il est gourmand) en compagnie de collaborateurs, de confrères ou d’artistes, et bien entendu aux concerts donnés par l’Opéra de Bordeaux, qu’il dirige : il semble à chaque fois qu’on l’a toujours connu, Bordelais de prédestination, en quelque sorte, puisque son arrivée ne remonte au vrai qu’à 1996 ; dix ans à peine.

Des attaches familiales et de solides amitiés professionnelles ont sans doute pu lui rendre l’acclimatation plus facile ; mais cette rapide et complète intégration au quotidien de la ville témoigne de ses facultés d’adaptation, d’une souplesse mais aussi d’une disponibilité qu’il a su conserver depuis ses plus jeunes années. Une bourse d’études lui permit, à l’âge de quatorze ans, de partir pour Concord, New Hampshire, étudier à St. Paul’s School, fondée en 1856, pouvant compter au nombre de ses anciens élèves (outre des hordes d’Astors et de Vanderbilts) Garry Trudeau, John Kerry ou William Randolph « Citizen Kane » Hearst. Il fallut le rapatrier à la fin de sa première année, tant il s’était fondu dans le paysage, au point que son français même était devenu un peu malaisé : celui d’un bon élève américain.

Plasticité de la jeunesse, dira-t-on ; mais singulièrement, à cinquante ans passés, il en conserve encore quelque chose, allant de pair avec une curiosité qui n’est pas, comme on pourrait le croire chez ce polytechnicien, purement intellectuelle, mais au contraire née de l’expérience ; ainsi de sa découverte de la Chine à la suite d’une visite à des amis établis à Pékin. C’est peut-être cette attente de la nouveauté, cette expectative qui lui donnent l’air parfois vaguement absent, comme perdu dans des hauteurs inaccessibles, ou des rêves plutôt : on aurait tort de le croire hautain ‹ il n’y a nulle trace de morgue chez cet homme affable, éminemment sociable, qui aime recevoir et sait le faire avec la plus parfaite simplicité.

Au coeur de cela, à la fois dissimulé et exhibé, comme la lettre de Poe, son secret : l’opéra. C’est sans doute l’unique affaire de sa vie, et peu importent, au fond, les circonstances. On ne reviendra pas sur ses années à l’Opéra de Paris puis à la direction de l’Opéra-Comique, itinéraire connu qui l’a mené à Bordeaux, sinon pour souligner l’évidence de la vocation. Cela n’exclut pas d’autres passions, qui du reste jouent sur les mêmes émotions extrêmes, viscérales ‹ on le sait aficionado, hantant les arènes de la région comme celles de Séville ; mais le chant est ce qui l’anime, depuis la révélation d’un Tannhaüser à l’Opéra avec Régine Crespin, depuis ses leçons avec la cantatrice Geneviève Rex, nièce d’un célèbre ténor de l’Opéra-Comique, Léon David, et qui continuèrent après même qu’il lui soit apparu qu’il ne deviendrait jamais, au prix de quelque travail que ce soit, un Ghiaurov ou un Siepi.

Il s’est plongé dans les plus fastidieux traités : la légendaire «École de Garcia» comme le méticuleux « Mon Art du chant » de Lilli Lehmann, avec ses croquis et ses graphiques à l’encre rouge ; a vu des multitudes de spectacles, écouté des montagnes d’enregistrements (sa discothèque est prévisiblement impressionnante), entendu des théories de chanteurs : et rien ne le ravit autant que la révélation d’un nouveau talent, qu’il n’aura de cesse d’encourager et d’accompagner.

On pourrait évoquer d’autres inclinations, son adoration pour Hergé et Tintin (il est membre de la très exclusive association des Pélicans noirs, et nul n’a oublié le récital de Bianca Castafiore au Grand-Théâtre), sa prédilection passionnée pour la horchata de chufa, dont la fraîcheur et la subtile fadeur ont l’indéfinissable goût de l’enfance, indissolublement lié au souvenir des vacances familiales sur la Costa Brava ; on finirait toujours par retrouver, sous des guises diverses, le même écho intense d’un premier émerveillement dont il semble s’évertuer à sauvegarder le retentissement, et le désir.


Luc Bourousse


En savoir plus : Opéra de Bordeaux

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