Mercredi 12 Novembre 2008 à 18h00 : Atiq Rahimi
Au loin, le bruit des bombes
Pour son troisième roman, Atiq Rahimi délaisse la langue persane et opte pour le français.Il reste fidèle à son écriture dépouillée et forte pour décrire la découverte de soi d'une femme dans la guerre.Depuis Terre et cendres (2000), Atiq Rahimi choisit toujours l'après-déflagration. Ou le plan d'à-côté, là où les yeux ne se posent que discrètement ou pas du tout. Et l'écrivain sonde loin alors, dans la poussière et les événements minuscules, tous ces signes de la douleur incandescente et de la vie qui perdure malgré tout. La focale minimale, tel est son choix toujours pour faire résonner l'énormité du drame. Il opte pour le silence pour que résonne, au loin, plus distinctement, le bruit des bombes.
[...] Syngué sabour, Pierre de patience se déroule en Afghanistan, mais pourrait aussi se poser ailleurs, partout où la guerre tonne. Pour ce troisième roman, Atiq Rahimi a délaissé pour la première fois le persan pour le français. Et l'on retrouve immédiatement ce style économe qui ne craint ni les silences, ni le blanc des instants suspendus peuplés d'insectes besogneux, ni la répétition des gestes.
Une chambre, une seule. Une femme dont on n esaura jamais le nom. Comme d'aucuns autres personnages d'ailleurs, qui traversent la pièce, le livre. Elle veille inlassablement sur son mari, plus du côté de la mort que de la vie, blessé à la guerre, une balle dans la nuque. On sent, on entend, on écoute la guerre par la fenêtre de la pièce. Diffuse puis cinglante d'un coup. Massive mais indéfinie, elle n'en est que plus absurde, plus folle, plus sale.
Toute l'écriture est concentrée sur les gestes de la femme qui égrène son chapelet, encore, encore, encore. Met du collyre dans les yeux de son époux. Change le goutte-à-goutte. C'est le tu, le non-dit qui influent un souffle étonnant dans tant d'immobilité.
Et puis cette femme va se mettre à parler, persuadée que son homme l'entend. Elle va lui dire ce qu'elle n'a jamais dit. Sa révolte contre son père, contre lui, ses désirs intimes jamais pris en compte, son amour quand même. Le mari agonisant devient ainsi une syngué sabour, une pierre de patience qui, selon la mythologie persane, détient le pouvoir d'absorber les malheurs et les souffrances, les secrets les plus enfouis. Magique, on la pose devant soi et l'on parle, parle encore. Puis vient le jour où la pierre éclate et l'on est libéré de tous ses malheurs.
Au milieu des bombes, dans cette chambre nue, oubliée de tous, battue par des rideaux aux motifs d'oiseaux, la femme, lentement, se libère.
Lisbeth Koutchoumoff, Le Temps, 30 août 2008
RÉFÉRENCES

Les mille maisons du rêve et de la terreur
Atiq Rahimi
POL
EAN : 9782867448751
17,10 €
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