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Le Bûcher, un magnifique manifeste anti-oubli

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Une actualité de Monica
Publié le 04/09/2018
"Certains prétendent que nous ne sommes pas mûrs pour la liberté."
" ... c'est fini, c'est fini à jamais, et on a arraché des murs les drapeaux et les panneaux d'inscriptions en lettres rouges, et puis le visage du camarade général est apparu à l'écran, il avait le teint cireux, était couvert de sang, le camarade général gisait dans la neige boueuse, quelqu'un est allé chercher dans le coin des trophées la coupe en bronze que les élèves de l'internat avaient gagnée lors du concours pour la Paix, et la coupe a atterri sur l'écran, le visage en sang du camarade général s'est brisé en mille morceaux, et on s'est mises à courir à travers toutes les salles, tous les étages de l'internat, et on a arraché tous les portraits, tous les écriteaux, j'entends encore les cadres se fracasser, le verre se briser, le carton épais se déchirer, et ensuite on a allumé le bûcher, le feu a eu du mal à prendre au début, jusqu'au moment où on a aspergé nos épais livres rouges de pétrole, celui avec lequel les élèves qui étaient de corvée de ménage avaient l'habitude de frotter le plancher tous les samedi, et quand le feu a enfin démarré, on a vu le visage du camarade général nous regarder et nous sourire des centaines, des milliers de fois à travers les flammes, et on s'est mises à chanter autour du feu: c'est fini, c'est terminé, olé, olé, et après, il ne restait plus rien à l'endroit du bûcher, hormis quelques éclats de verre noirs de suie qui ressemblaient à des dents calcinées."


Ce que la narratrice décrit dans ce fragment est le premier bûcher, celui censé purifier une nation entière de longues années de régime de terreur et de faim. Dans l'internat où elle se trouve en cette fin d'année 1989, du haut de leur treize ans, les jeunes filles savent que, olé, olé, il s'en est allé, et elles fêtent cette grande journée par le feu, cendres les portraits, cendres les manuels, cendres les drapeaux. C'est fini.

Peu de temps après, son monde intime va changer aussi: Emma quitte l'internat dans lequel elle se trouve depuis un peu plus de cinq mois, depuis la mort de ses parents. Une grand-mère sortie de nulle part vient la chercher, oui, c'est bien sa petite fille, oui, sa maman et elle, la grand-mère, avaient rompu les liens depuis longtemps. Oui, elles se sont enfin retrouvées: elles vivront désormais ensemble. Et Emma de suivre cette vieille femme un peu étrange, toute de noir vêtue, aux habitudes singulières, au passé inconnu.

La ville qui l'accueille de nuit au terme d'un périple en train mouvementé, est silencieuse: la ville de sa maman. La maison, petite, sobre, lui réserve son lot de surprises: comme, par exemple, la présence d'un grand-père mort depuis deux mois mais qui, visiblement, s'obstine pour une raison ou pour une autre de continuer à y habiter. Ses affaires sont d'ailleurs restées à leur place, rien n'a l'air d'avoir bougé depuis sa mort. Rien que du naturel pour la grand-mère pour qui cette présence semble évidente, pour des raisons connues d'elle seule.
Le lendemain on en saura plus sur cette ville mystérieuse dont le nom n'est jamais prononcé. Pendant que la vieille femme va faire une course, Emma se retrouve sur une place qui abrite en son centre un drôle de chapiteau jonché de bouquets de fleurs fanées et de branches de sapin.
"J'entends une voix tout près de moi, elle dit qu'après la première rafale, dix-neuf personnes sont restées à terre. C'est une vieille dame toute voûtée, elle porte un foulard noir sur la tête et tient dans ses mains une poignée de bougies.
Je lui propose mon aide. Elle me tend des bougies, j'en prends une demi-poignée. Nous nous accroupissons, la dame allume une bougie, ils ont tiré dans la foule à quatre endroits dans tout le pays, dit-elle, mais c'est ici qu'il y a eu le plus de morts."

Seulement voilà, l'arrivée impromptue de la grand-mère met cette femme dans un état de fureur sans nom. Et on comprend que la réputation de la famille d'Emma est salie par des rumeurs de collaboration avec l'ancien régime. Gyorgy Dragoman s'appuie sur des événements réels en rendant compte des ignominies ayant eu lieu durant ces quelques jours de décembre à Timisoara (car on dirait bien que c'est de cette grande ville roumaine qu'il s'agit, celle où la rébellion roumaine avait commencé en 1989). En effet, les cadavres des manifestants tués lors des premiers jours de manifestations ont été cachés et ensuite incinérés par les représentants du pouvoir encore en place pour ensuite prétendre qu'il s'agirait d'individus ayant fui le pays. Ces faits sont connus en Roumanie sous le nom de L'Opération La Rose.

Au fur et à mesure des jours qui passent, Emma apprend à connaître sa grand-mère et, par conséquent, à s'imprégner aussi de l'histoire de sa famille qui correspond à l'histoire de ce pays passé de la terreur fasciste à celle communiste dont les empreintes sont encore difficiles à effacer. Ce n'est peut-être pas par hasard si la jeune fille est une passionnée de la course d'orientation qu'elle pratique assidûment: trouver son chemin dans cette nouvelle liberté offerte au pays du jour au lendemain tout en portant sur les épaules le poids de la culpabilité de tant d'individus, proches ou moins proches, et tout cela en traversant les premières années de l'adolescence, une boussole est bien la moindre des choses pour se faire aguiller.

Le roman de Gyorgy Dragoman est un manifeste anti-oubli. D'ici un an nous fêterons la chute du Mur de Berlin et, avec lui, la mort du totalitarisme est-européen. Pourtant notre mémoire semble défaillante aujourd'hui, empressés que nous sommes de commettre encore et toujours les mêmes erreurs.
L'histoire d'Emma, celle de ses parents et de ses grand-parents nous rappellent à quel point les hommes peuvent se fourvoyer, à quel point la liberté est inestimable et que des enfants, des adolescents, des hommes et des femmes sont morts pour la récupérer.
La force du récit consiste dans le voile de magie dont l'auteur enveloppe son histoire, l'émerveillement de la jeune Emma, les jeux de sorcellerie de la grand-mère, la présence toujours bienveillante de la nature à travers les animaux, les oiseaux, les arbres, les plantes que l'on croise presque à chaque page.

Un grand merci aux éditions Gallimard de nous avoir permis de découvrir ce texte magnifique et merci à Joëlle Dufeuilly pour l'incroyable travail de traduction. Voici un roman que vous ne pouvez pas vous permettre de rater!

Bibliographie