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En vitrine : Encres de chine, le roman chinois aujourd'hui.

Publié le 07/02/2007
Pour le Nouvel an chinois, Isabelle Rabut, sinologue, nous propose un petit tour d'horizon de ce que se fait, s'écrit et se lit aujourd'hui dans la littérature traduite du chinois...

Dans la Chine d'aujourd'hui, les plus grands créateurs sont pour l'essentiel des quadragénaires, nés assez tôt pour avoir vécu de près les drames et les métamorphoses de la société chinoise contemporaine (ils étaient enfants ou adolescents lors de la révolution culturelle, qui commence en 1966 pour s'achever en 1976), et trop tard pour avoir été formatés par la doctrine de l'art réaliste au service de la société. Riches d'une expérience de la vie souvent cruelle, et armés d'un scepticisme qui leur fait préférer leur propre analyse du réel à l'image biaisée qu'en donne l'idéologie, ils ont produit, et continuent à produire, des œuvres fortes qui conjuguent une écriture singulière et une intelligence profonde de la nature humaine. Mo Yan et Yu Hua sont sans conteste deux des plus grandes figures actuelles, le premier s'illustrant dans le truculent, le drolatique et l'énorme, le second dans la métaphysique des rapports humains. Deux parutions récentes, Le Supplice du santal, de Mo Yan (récit terrifiant d'un empalement à la fin de la dernière dynastie), et 1986, de Yu Hua (évocation du retour du refoulé 10 ans après la fin de la révolution culturelle), montrent comment un même thème — la violence — peut donner lieu à des traitements radicalement différents.

Chi Li demeure la principale figure de proue du courant dit « néo-réaliste », qui s'attache à cerner les problèmes quotidiens des individus pris en tenaille entre leurs rêves et les contraintes du monde qui les entoure. Grâce à des constructions ingénieuses et à un regard critique toujours en alerte, ses courts romans parviennent à faire le tour d'une situation (la maternité dans Soleil levant, la condition masculine actuelle dans Un homme bien sous tous rapports) sans jamais tomber dans le reportage ni dans le plaidoyer.

Dans cette même veine néo-réaliste, on lira aussi Liu Zhenyun.

D'autres auteurs ont attiré l'attention par la subtilité de leurs analyses psychologiques. Wang Anyi, romancière appréciée de longue date en Chine, donne avec Le Chant des regrets éternels un magnifique portrait de femme à travers quarante ans d'histoire. Mais c'est surtout Bi Feiyu qui s'est fait remarquer par des récits à la sensibilité vibrante, véritables partitions sur le malheur, le désir et la solitude. On retrouve un peu de cette atmosphère chez Lin Bai, peintre de la sensualité trouble. Mentionnons, pour finir, Tie Ning, qui vient d'être élue à la tête de l'Association des écrivains, à la place du vétéran Ba Jin, disparu en 2005 à l'âge de 100 ans.

Quelques auteurs plus âgés (Liu Xinwu, né en 1942 et Lu Wenfu, né en 1928) ont fait retour dans les catalogues des maisons d'édition : fidèles à la tradition réaliste et à l'engagement des écrivains en faveur des plus humbles (par exemple les travailleurs migrants dans Poussière et sueur, de Liu Xinwu), ils se distinguent surtout des précédents par leur parti-pris humaniste et la tonalité optimiste de leurs écrits, ainsi que par leur souci de rendre leur dignité aux intellectuels malmenés durant l'ère maoïste : on lira sur ce point le roman semi-autobiographique de Lu Wenfu Nid d'hommes et le témoignage accompagné de photos de Liu Xinwu, L'Arbre et la forêt.

Les éditeurs explorent aussi la littérature écrite par les plus jeunes, certains âgés d'à peine vingt ans. Fille des grandes métropoles et de la société de consommation, celle-ci n'a pas encore su tirer tout le parti possible du matériau urbain qui est le sien. Plus attentifs à eux-mêmes qu'à la réalité sociale qui les entoure, ces écrivains nous ouvrent des fenêtres sur leur monde, où un imaginaire déroutant et souvent débridé se substitue à l'expérience directe de leurs aînés (les courts récits de Yin Lichuan, dans Comment m'est venue ma philosophie de la vie, ed. Philippe Picquier, sont caractéristiques de cette fantaisie séduisante, quoique un peu mince). Si ces œuvres ne sont pas toujours convaincantes sur le plan strictement littéraire, elles ont au moins le mérite de nous plonger dans l'univers mental de toute une génération, une sorte d'adolescence prolongée oscillant entre une violence extrême et passablement révulsante (Confession d'un tueur à gages, de Ma Xiaoquan, Ed. de l'Olivier), et un désir de fuite (La Forêt zèbre, de Tian Yuan). On pourra en revanche se dispenser de lire le Journal sexuel d'une jeune Chinoise sur le net, de Wu Zimei, Albin Michel, sinon comme un exemple du phénomène récent de la littérature sur Internet.

Si l'écrasante majorité des publications s'attache à la production des vingt dernières années, le lecteur aurait tort de négliger les rares traductions d'auteurs disparus qui lui sont proposées, surtout quand il s'agit d'écrivains de la stature de Eileen Chang. Bien qu'ils n'aient pas rencontré l'accueil critique qu'ils méritent (la faute en est sans doute à l'excessive focalisation sur l'actualité chinoise immédiate), les titres récemment parus de celle que l'on considère à juste titre comme un des plus grands auteurs chinois du XXe siècle, et que maintes de ses consoeurs plus jeunes ont rêvé d'égaler, s'imposent à tous ceux pour qui la littérature, loin de se limiter à sa fonction documentaire, est avant tout l'expression d'une sensibilité personnelle, ouverte cependant sur les souffrances de son époque et sans nombrilisme.

La force d'attraction du géant chinois en plein réveil ne nuit pas seulement à la visibilité des « grands ancêtres », elle relègue aussi dans une ombre relative la littérature, tout aussi chinoise par la langue et la culture, de Taiwan et de Hong Kong (cette dernière étant revenue depuis peu dans le giron chinois sans pour autant abdiquer sa spécificité). Les éditeurs ont pourtant réalisé des efforts notables dans ce domaine, mettant désormais à la portée du lecteur français des écrivains (femmes notamment) qui comptent parmi les plumes les plus raffinées et les talents littéraires les plus exigeants du monde sinophone : les sœurs Chu, Su Weichen, Wang Wenxing ou la hongkongaise Xi Xi.

Isabelle Rabut


Février 2007, la vitrine chinoise, Librairie Mollat

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