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Le Daode jing, perle de la spiritualité chinoise

Publié le 22/10/2008
Avec le bouddhisme et le confucianisme, le taoïsme est l'une des grandes religions de la Chine.

Il n'est pas évident pour un occidental d'approcher cette pensée complexe, à mi-chemin entre philosophie et croyances populaires. D'un point de vue philosophique, le taoïsme s'est construit en réaction à l'autre grande école de pensée de l'époque, le confucianisme.

Confucius pensait que l'individu, afin d'acquérir de grandes vertus intellectuelles, morales et politiques, devait avant tout respecter les normes traditionnelles de la société. Pour Lao Tseu, l'homme devait ignorer ces exigences sociales pour chercher à se conformer uniquement au principe fondateur de l'univers, le Tao (« voie »).

Pour être en harmonie avec le Tao, l'homme doit pratiquer le « non agir », ou du moins rien de forcé ou d'artificiel. En suivant les impulsions de sa propre nature, il réalise l'union avec le Tao et en retire une force grâce à laquelle il arrive à transcender toutes les distinctions terrestres, même celle entre la vie et la mort. Le taoïsme philosophique a été préservé, en dépit d'une multitude d'influences religieuses dérivées des croyances païennes de la Chine ancienne, du chamanisme et des arts divinatoires, alors que le taoïsme religieux est aujourd'hui une doctrine inséparable de la culture populaire chinoise.

Bien qu'ayant eu une influence considérable en Extrême-Orient, le Daode jing a fait l'objet d'interprétations les plus variées.  Il en existe donc une multitude de traductions différentes. C'est celle que Rémi Mathieu a fait paraître en 2008 aux éditions entrelacs, sous le titre « Daode jing, Classique de la voie et de son efficience », qui  a attiré notre attention. Notre ami Jean-Hugues Larché, amoureux de philosophie chinoise, en fait ici la présentation.

La voie nouvelle de Rémi Mathieu, par Jean-Hugues Larché

Traducteur des Elégies de Chu, consacrées au père fondateur de la poésie chinoise classique Qu Yuan  (-343/-279), Rémi Mathieu a publié récemment Les enseignements de Confucius, et co-dirigé avec Charles Le Blanc, le deuxième tome des Philosophes taoïstes paru en Pléiade en 2003.

Ce second opus présentait le Huainan zi, quatrième texte essentiel de la pensée de la voie, qui faisait suite au Lao zi, au Zhuang zi et au Li zi, trilogie rassemblée dans le premier volume. Cette « bible » taoïste, manuel à caractère encyclopédique datant des Han antérieurs, est écrite par Liu An (-179/-122), prince érudit du Huainan. Elle emprunte la forme des fables fantastiques de Tchouang tseu et développe les préceptes aphoristiques de Lao tseu, tout en dégageant sa propre force poétique et ample cosmogonie.

Du livre de Lao tseu, traduit ici « Classique de la voie et de l'efficience » (non plus de la Vertu), Rémi Mathieu offre une nouvelle interprétation à partir de récentes découvertes archéologiques en Chine datant du II° et IV° siècle avant notre ère.

« La voie que la voix ne peut dire n'est jamais la constante voie.
Le nom que le nom ne peut nommer n'est jamais le constant nom. »

Dès les premières phrases du Chapitre 1, sont mis en avant le jeu de mot et la résonance, en même temps que la visée directe ou l'ironie. Cette traduction est parfois scandée avec joie par des points d'interrogation ou d'exclamation, comme au chapitre 4 :

« La voie est vide. …
Oh ! Comme elle est abyssale ! …
Oh ! Comme elle est profonde ! »

Le traducteur reprend et recompose le texte à partir des trois versions retrouvées du Tao te king ; la Wang Bi, la Magwandui et la Guodian. En bas de page, du texte traduit par Rémi Mathieu sont indiquées, en notes, les différentes versions, ainsi que leurs manques éventuels causés par l'érosion et le temps. Il faut ici tenter de situer succinctement ces 3 versions :

Wang Bi est un puissant intellectuel disparu à 23 ans sous l'époque des 3 royaumes (3è S. ap. J.C.). Il essaya de rapprocher le Lao zi et le Yi King. Il fonda l'école du mystère, et sa quête philosophique l'éloigna de la religiosité du daoïsme. Son intérêt versa en direction de l'indéterminé (wu), du vide, du spontané (ziran). Avec une petite pensée pour Montaigne, étrangement proche de Lao zi, on notera la traduction d'après Wang Bi du premier vers du Ch. 37 :  « Tout suit son cours de soi-même. »

C'est sur le site de Mawangdui au Hunan (Chine méridionale), que deux manuscrits sur bandeau de soie, à calligraphies différentes (2° S. avant J.C), sont retrouvés en 1973. C'est une version que l'auteur qualifie de brute, « non-dégrossie », proche de la théorie originelle de l'œuvre. Cette version sans artifice, ni glose excessive comporte de nombreux manques dans le texte.

Sur la justesse du propos recherché par les taoïstes, cette version nous dit :
« C'est une parole proche du Dao »

La version Guodian est composée de trois exemplaires sur lamelles de bambous datant du IV° s. av. JC., elle est exhumée en Chine du Sud, en 1993. Ces textes insistent sur la politique au détriment de la spéculation philosophique, avec une expression moins mystérieuse et moins essentielle que les deux précédentes. Son orientation est considérée comme plus idéologique.

Ainsi pour les taoïstes « gouverner, c'est ne pas choisir », au Ch. 3, Rémi Mathieu traduit ainsi ce qui résonne comme l'envers de notre décor politique actuel :

« Ne pas faire étalage de ce qui est objet de désir
Éviter au peuple d'avoir le cœur troublé.
C'est la raison pour laquelle le gouvernement des hommes saints
Vide les coeurs et empli les ventres affamés. »

Cette nouvelle version du Daode jing est un éloge de l'intuition et de la clairvoyance propre au texte originel. Ses caractéristiques et apports sont cependant difficiles à déterminer à cause de la complexité de ses sources et de la synthèse étonnante que le traducteur en fait.  Rémi Mathieu s'est risqué ici à une grande entreprise comparative, archéologique et de mises en contextes des premières traductions du Lao Tseu. Hors de toute tentation ésotérique ou d'intellectualité, cette nouvelle approche est limpide et montre une  véritable affection pour ce très beau texte ainsi qu'une générosité sans faille dans son interprétation. En ces périodes de froids calculs économiques, politiques et personnels, l'auteur ne semble pas dupe de la difficulté d'atteindre, pour celui qui le lira, à l'efficience de nourrir sa vie par le texte.  Au lecteur de s'en servir comme il l'entend.

N'oubliant pas que :

«Les paroles fiables ne sont pas belles
Les belles paroles ne sont pas fiables. …
Celui qui vise l'érudition ne sait pas
L'homme saint n'accumule pas »

Restons-en là, et prenons simplement la voie.

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