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Les Allusifs sans allusion

Publié le 26/05/2005
C'est un des privilèges du libraire de voir naître puis grandir une maison tôt repérée pour son originalité : révélation récente, les éditions Les Allusifs se distingue par un goût du risque et un cosmopolitisme passionnant. La venue dans nos murs de l'une de ses découvertes, le Salvadorien Horacio Castellanos Moya, nous permet de faire un tour d'horizon de ce beau catalogue.

Brigitte Bouchard doit aimer les défis et les voyages : en créant sa maison d'édition au Québec mais en pensant à tous les francophones, en choisissant de ne pas élire exclusivement quelques pays mais en faisant le tour du globe, elle a pris le pari que l'éclectisme avait de l'avenir. De la Serbie à l'Amérique du sud en n'oubliant pas son Canada, elle tisse depuis quatre ans une toile où viennent s'accrocher de petits ouvrages marquants frappés au sceau de l'exigence littéraire. Une maquette reconnaissable avec un parti pris graphique (certains apprécient, d'autres rechignent devant les phrases à la verticale placées mystérieusement en première de couverture), des volumes excédant rarement les 200 pages que l'on peut glisser dans sa poche, près du coeur ("le roman court, dit-elle, se veut avant tout simplement un ajout au monde général de la littérature" et "J'ai toujours pensé qu'un bon auteur pouvait dire l'essentiel en peu de pages"), des couleurs différentes pour chaque titre : en somme de quoi fidéliser des lecteurs qui les reconnaissent désormais.


Petit tour d'horizon de ce beau petit catalogue sans ordre de préférence (quoique) :

A tout seigneur, tout honneur, notre plus gros coup de coeur chez les Allusifs est sans conteste le livre de Pere Calders Ici repose Nevares, recueil de courtes nouvelles d'un catalan exilé au Mexique d'où il envoya ces fragments d'un peuple dont le réel ressemble à l'imaginaire, paraboles oscillant entre sarcasme et compassion. La première nouvelle qui donne son titre au recueil mérite qu'on la raconte :

Las de lutter à armes inégales contre le déluge qui s'abat sur Mexico et sur son bidonville de carton, Lalo Nevares convainc les misérables indiens d'occuper le riche cimetière voisin. Bientôt chaque famille y cherche sa place, se dispute les plus belles chapelles funéraires, les cryptes ; les enfants taillent des flûtes dans les os des squelettes ; les femmes s'embourgeoisent et s'invitent les unes les autres pour faire admirer leurs intérieurs. Bien sûr, avec cette pseudo-richesse subite naissent des rivalités et la lutte pour le pouvoir sur le cimetière s'envenime : Lalo abandonne la partie face à un démagogue qui prend la tête de cette curieuse révolution et quitte avec sa femme ce drôle de paradis, alors qu'arrivent les forces de police chargées de faire régner l'ordre des vivants jusque parmi les morts et de rendre aux défunts leurs propriétés. Lalo Nevares reste cependant persuadé qu'un jour les pauvres indiens comme lui auront droit eux aussi à des murs et des toits solides. Comique et désespéré, ce conte cruel est à l'image des autres, inventif et surprenant, révolté et drôle. Et son traducteur est bordelais...

Julian Ayesta, Helena ou la mer en été
Paru pour la première fois en 1952, ce roman à l'air de rien possède une force de subversion inattendue car il est faussement ingénu et sous couvert de naïveté s'en prend aux valeurs franquistes et à l'hypocrisie espagnole. Il se présente comme les souvenirs doux et mélancoliques d'un jeune adolescent dans une Espagne d'avant guerre. Faussement naïve, l'écriture de cet auteur nous laisse une impression à la Rohmer tout en dénonçant le franquisme vécu par un jeune garcon rêvant de la douce Helena. Avec elle, il partage de doux et chauds moments sur la plage cet été-là, et puis de manière insidieuse se heurte à des interdits : Dieu est là, silencieux, qui semble les condamner à vivre comme des fautes ce qui n'est que la manifestation du désir. La "primitive beauté" de ces pages vaut qu'on s'y arrête, une heure à peine.

Vladimir Tasic, Cadeau d'adieu
Le narrateur de ce court récit est un jeune Serbe, émigré au Canada avant les guerres récentes et qui travaille dans une entreprise contemporaine qui conçoit des programmes informatiques simulant les leçons d'anatomie et opérations chirurgicales. Afin de fabriquer ses logiciels, cette société a utilisé deux cadavres (Adam et Ève) patiemment écorchés pour les convertir en données informatiques : figure centrale de ce texte impressionnant parce qu'elle dit le passage de son personnage dans un univers désincarné, elle métaphorise la migration vers l'occident reflète à l'envers le parcours intérieur du héros. Celui-ci reçoit par la poste une urne contenant les cendres de son frère, être brillant et insaisissable tenté par la mystique. Face à ce mystérieux cadeau d'adieu, il se lance dans une entreprise de réinvention du frère disparu, tentant de réincarner, de mettre en mots cet autre qui lui a échappé et qu'aucune mécanique informatique, aussi puissante soit-elle, ne pourrait restituer. En cherchant son double perdu, le jeune homme se retrouve, osant affronter son exil, ce monde nouveau où tout est polissé et gommé, où l'humanisme autorise les bombardements.

Sylvain Trudel, Du mercure sous la langue
Jeune écrivain québécois et pilier des Allusifs à qui il offrit son premier beau succès, S.Trudel ne ménage pas ses lecteurs, balançant entre ironie et amertume des personnages placés aux extrêmes. Son héros Frédéric n' a plus que la peau et les os et ceux-là sont en train de le tuer lentement. Il trimballe sa chaise roulante dans les couloirs de l'hôpital et refuse de croire au miracle, aux illusions d'un monde meilleur ailleurs. Se sachant vaincu, il regarde l'échéance comme fasciné, osant l'écriture pour comprendre sa lente descente en enfer devant laquelle ses proches sont tétanisés d'horreur, monologuant son agonie avec la lucidité de ceux qui n'attendent rien, pas même les étincelles d'un bonheur disparu.

 

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