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Lire, c'est une aventure

Publié le 03/06/2008
La sortie récente de Le dernier lecteur de Ricardo Piglia nous permet d' évoquer cette singulière et pourtant commune expérience de la lecture.

Si, dès l'ouverture de ce passionnant essai, semble veiller l'ombre d'un écrivain majeur de la littérature argentine, à la fois romancier, nouvelliste et essayiste né à Buenos Aires, toute mise en abyme ne serait pas ici purement fortuite. Le prologue vibre comme un hommage discret au pair Borges auquel Ricardo Piglia emprunte non seulement le détour de la narration teintée de fantastique et d'onirisme mais surtout la secrète et magistrale leçon de littérature. Pourtant, au seuil de cet ouvrage, c'est moins au compatriote, double (de l') écrivain qu'à l'image familière du lecteur avide, enfermé jusqu'à l'aveuglement dans sa bibliothèque idéale de Babel que nous convie, en digne héritier, un narrateur fantomatique.

Au fil des six chapitres qu'éclairent, jusqu'à l'éblouissement, figures réelles (Kafka, Ernesto Guevara, Joyce, Nabokov, Tolstoï…) et fantasmatiques (Don Quichotte, Emma Bovary, bien entendu, mais également Hamlet, Bartleby, Anna Karénine, Auguste Dupin…), ces fragments reflétent à l'infini l'image de ce « dernier lecteur », modèles inspirés, éclairés, « déchiffreurs des signes » du réel devenues illisibles au commun. Chaque facette de ce miroir se révèle tantôt séductrice et initiatrice, figure active et vitale favorisant l'impossible (l'écriture) comme le fut Felice Bauer, également passive copiste des manuscrits (telle Bartleby de Melville, et du couple flaubertien Bouvard et Pécuchet ?) du non moins célèbre Franz Kafka. De même, l'invention du « private eye » (détective privé) par Edgar Allan Poe est-il le représentant du lecteur « moderne » (période où la ville sort de l'obscurité, et la littérature du roman gothique anglais dont elle se nourrit encore en partie), modernité toute baudelairienne (n'oublions pas que Baudelaire demeure son traducteur), « homme des foules » autant (anti-) héros solitaire, asocial, célibataire, mais aussi lecteur raffiné, lettré, bibliophile, en cela patient décodeur d'énigmes, précurseur des losers magnifiques, Lucifers en-quête de leur géniale rédemption interrogée dans le hard-boiled américain (de Philip Marlowe ou Raymond Chandler, par exemple) des années 50 et 60.

Pendant féminin, Anna Karénine, héroïne éponyme du romancier russe Tolstoï témoigne, telle sa soeur adultérine tragique Emma Bovary, de la féminisation du lectorat au XIXème siècle, lectrices modèles du genre romanesque par excellence : à cet égard, Ricardo Piglia scrute (sans nul jugement) les dangers, l' « obscénité », la frivole mais douce corruption du sens sanctionnée par le suicide final des deux personnages. Le premier exemple de folie romanesque fut le célèbre Don Quichotte ou, allégorie inversée, l'exilé Robinson Crusoé pour lequel la lecture devient le seul reste non déchu de la civilisation perdue, échappatoire ultime de la survie hors du monde, du naufrage comme symbole de la perte de la réalité tangible contre laquelle le Livre (il s'agit de la Bible) permet un recours fragile mais salutaire.

La lecture et les innombrables miroirs –amis ou ennemis– qu'elle nous tend deviennent dès lors une représentation en creux (« mimêsis », telle que nous l'enseigne la reproduction microscopique de la ville dans le prologue), sorte de métaphore de la vie selon le principe (borgésien, proustien…) que « la littérature donne forme à l'expérience vécue, elle la constitue comme telle et l'anticipe » (pages 55-56). Ainsi littérature et vie se font écho pour ces lecteurs impénitents comme ce fut le cas d'Ernesto Guevara, devenu le fameux « Che » et dont le Journal dévoile l'image inédite du lecteur insatiable, Ulysse perpétuel dont la vocation d'écrivain ne fut pas contredite par l'action révolutionnaire mais incluse dans son existence de guerillero jusqu'à en constituer le modèle éthique héroïque jusqu'à sa mort, à l'image de ce personnage de Jack London auquel il affectionnait tant de se remémorer dans ses dernières notes. Il partage en cela avec ces sombres héros de la Beat Generation (Kerouac, Burroughs,…) de la même époque le goût infatigable du voyage, de l'action politique, de la contestation, errant solitaire et figure sacrificielle qui a conjoint engagement personnel (au marxisme, mais aussi à la lecture et à l'écriture de son Journal) à la cause collective que l'on connaît.

L'ultime texte convoqué est célèbre pour sa complexité mais en cela riche d'enseignements. Car, selon Piglia, en cela digne héritier des théories de Barthes sur la lecture, le sens dernier d'un texte n'est jamais donné, ni explicite, mais se prête à d'autant d'exégèses que de lecteurs : l'œuvre n'est jamais close sur elle-même mais prise dans un mouvement infini dont le lecteur, à l'instar de l'auteur et de ses créations de papier, devient le seul témoin et dépositaire de son inachèvement. Seul celui-ci, partie prenante du discours fictionnel, en cela dernier personnage, véritable sujet éclairé à/de l'œuvre, peut remonter et reconstruire dans le labyrinthe joycien, le fil du sens devenu illisible (Ulysse, Finnegans Wake…) et oraculaire, prémonitoire de sa propre fin, toute littérature étant par essence eschatologique. Les sens ne se déplient que dans les intermittences de la lecture, brèves épiphanies d'un sens perdu qui s'est diffracté et dont le lecteur, docile Pénélope ou Ariane (Anna Karénine, Sofia Tolstoï, Emma Bovary, mais aussi Felice Bauer, Molly Bloom, Nora Joyce, Véra Nabokov…) peut seul en révéler l'indicible secret.

A travers cette « histoire imaginaire des lecteurs et non une histoire de la lecture » (tel le lecteur réel de Borges que fut le jeune Alberto Manguel, lui-même inépuisable essayiste sur le sujet), Ricardo Piglia, proche en France des critiques de Pierre Bayard, nous convie à une traversée inédite, érudite et fervente de l'histoire de la littérature et, en cela, miroir de notre propre désir du/face au Texte de copiste ultime qu'il nous revient de (ré)écrire.

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