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Paris sur scène

Publié le 02/11/2006
Le swing de Paname

En dehors des mélodies virevoltantes d'Offenbach, la musique dite classique revendique peu ses racines parisiennes. Elle exprime davantage une sensibilité nationale, tout comme les musiciens de cour se sont précédemment exprimés à travers le seul prisme versaillais. Métropole de cultures croisées, creuset nocturne d'influences cosmopolites, Paris résonne dans bien des esprits comme le berceau de la gouaille chansonnière et des roulis canailles de l'accordéon. C'est oublier que cet instrument « moderne » s'est imposé tardivement grâce à des interprètes d'origine italienne ou auvergnate. Certes, il y eut une multitude de chanteurs populaires dans la droite lignée d'Aristide Bruant et une nuée de voltigeurs du musette qui brillèrent sur le pavé de la capitale, mais la véritable révolution musicale du XXe siècle s'est déroulée dans le fracas lumineux des noirs américains qui trouvèrent à Paname leur terre promise…


Tout commence en 1917 lorsque les troupes yankees débarquent dans les tranchées avec leur fanfare militaire, déversant une mitraille sonore et paradant dans des cadences déhanchées dont le public français est alors peu coutumier. Après la fin des hostilités, plusieurs orchestres américains vont se produire dans les music-halls parisiens, entraînant dans leur sillage nombre d'instrumentistes français. Le fox-trot et le one step règnent en maître sur les pistes ; les noceurs se grisent de cymbales, de trompettes cinglantes et de trombones roucoulants jusqu'aux premières lueurs de l'aube.

L'intelligentsia de la capitale fera corps autour du jazz balbutiant, en ne s'intéressant souvent qu'à son aspect festif et à ses effusions spectaculaires, mais toujours avec une sincère admiration qui aidera à la reconnaissance des cultures noires de l'Amérique. Ecrivains, peintres, acteurs, critiques d'art s'immergent dans cette déferlante de syncopes cuivrées, de scansions mélodiques, de notes bleues et d'harmonies haletantes. Les compositeurs du Groupe des Six avec, en tête de ligne, Darius Milhaud, Arthur Honneger et Georges Auric, n'hésiteront pas à intégrer des éléments de jazz dans leurs œuvres, tout comme l'avait fait peu de temps avant Ravel ou Debussy.

Dès 1925, Joséphine Baker est sacrée reine de la nuit. Naïade à la peau cannelle, aux seins pigeonnants et aux hanches ceinturées de bananes, elle fait tourner bien des têtes dans sa Revue Nègre au théâtre des Champs-Elysées, avant d'incendier les planches des Folies-Bergère et de lancer la mode du charleston.

Paris est une fête éternelle où brillent les étoiles américaines. Entre rive gauche et rive droite, s'illustrent les trompettistes Bill Coleman et Rex Stewart, les saxophonistes Coleman Hawkins et Benny Carter, le violoniste Eddie South, bien d'autres encore qui gravent quelques cires dans les studios de la capitale. Mais deux jeunes musiciens vont bientôt imposer leur personnalité au sein du Quintette du Hot Club de France : un titi du 9e arrondissement et un manouche de la Porte d'Italie, un violoniste scintillant et un guitariste miraculeux. Ils se nomment Stéphane Grappelli et Django Reinhardt, tandem fraternel qui rayonnera bien au-delà des frontières de l'Hexagone.

Pendant la seconde guerre mondiale, on n'hésite pas à esquiver le couvre-feu en se réchauffant dans les crépitements du swing. En cette période de rationnement, il n'y a curieusement pas de pénurie musicale. Jazz à tous les étages ! Les zazous, dandies excentriques, provoquent l'occupant selon des codes esthétiques dont Cab Calloway est alors le modèle.

A la libération, on tentera d'oublier le grand désastre mondial en s'étourdissant d'alcool, de poésie, de jazz, d'amour et de danse pour se sentir résolument vivant. Saint-Germain-des-Près est alors le quartier de tous les bouillonnements et de toutes les innovations. Les batailles qui ont fait rage entre les partisans du jazz classique et les adeptes du be-bop ont rarement été aussi virulentes que dans les cénacles parisiens. Boris Vian en est le témoin inspiré. Sidney Bechet est consacré idole nationale, obtenant des triomphes colossaux, parfois proches de l'hystérie. Charlie Parker est accueilli en héros lors du festival de Paris en 1949, découvrant avec bonheur et stupéfaction que ses plus farouches partisans ne se trouvaient pas forcément à New York. Il en va de même pour Dizzy Gillespie et Thelonious Monk

Sans atteindre cette exceptionnelle popularité, d'autres artistes américains vont contribuer à nourrir la légende parisienne. Comment ignorer les amours entre le ténébreux Miles Davis et la charbonneuse Juliette Gréco ? Comment passer sous silence les duos fracassants de Johnny Hodges et Shorty Baker, les errances dramatiques de Bud Powell, les douceurs de Don Byas et les douleurs de Chet Baker, les solos sulfureux de John Coltrane, les tambours de Kenny Clarke et les sortilèges de John Lewis ?


Aujourd'hui, la palette multisonore s'est encore élargie. Foyer incandescent des cultures métisses, Paris se veut désormais une scène universelle, un terreau où fermentent toutes les expressions du monde. Le swing d'antan, le jazz de toujours et les stridulations de notre époque se sont désormais fondus dans un alliage dont il est parfois difficile de distinguer les composantes. Quoi qu'il en soit des flux et reflux de la mode, les eaux troubles de la Seine continuent de charrier leurs poussières d'étoiles…

On peut retrouver l'essentiel de cette épopée musicale dans la série « Jazz in Paris » publiée en coffrets par Universal.

A écouter également : « Métro Saint-Germain-des-Prés » et « Americans in Paris » dans la collection « Original Soud Deluxe » (Cristal Records – Harmonia Mundi).



- Noël Balen

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