Dernier royaume




Contient un coup de coeur

Dernier royaume Volume 7  : Les désarçonnés

Pascal Quignard

Éditeur : Grasset Tous les livres chez l'éditeur Grasset, Paris, Paris

Collection : Collection littéraire Tous les livres dans la collection Collection littéraire

Description : 337 pages; (21 x 14 cm)

EAN13 : 9782246800651


Résumé

Ce roman évoque ceux qui tombent et se relèvent, qui, comme l’auteur, sont atteints de dépression nerveuse, ce que les psychanalystes appellent dépression originaire et qui demande de repasser par la case départ.

Quatrième de couverture

Les désarçonnés « Tout mythe explique une situation actuelle par le renversement d'une situation antérieure. Tout à coup quelque chose désarçonne l'âme dans le corps. Tout à coup un amour renverse le cours de notre vie. Tout à coup une mort imprévue fait basculer l'ordre du monde et surtout celui du passé car le temps est continûment neuf. Le temps est de plus en plus neuf. Il afflue sans cesse directement de l'origine. Il faut retraverser la détresse originaire autant de fois qu'on veut revivre. »

 

Thématique : Littérature - Littérature française - Littérature française


Éditeur : Grasset , Paris


Collection : Collection littéraire


Reliure : Non précisé


Description : 337 pages; (21 x 14 cm)


ISBN : 978-2-246-80065-1


EAN13 : 9782246800651

Coup de coeur du libraire

Dernier royaume / Les désarçonnés
« Avant-dernière boucle de mon pauvre royaume de toutes petites rives », Les désarçonnés est bien le septième chapitre du Dernier royaume, entamé par Pascal Quignard depuis dix ans, composant un ensemble singulier tant par la forme puisqu'il ne s'assigne à aucun genre littéraire que par le fond qui mêle fragments autobiographiques, étymologiques, mythologiques, historiques.

Ce volet s'intercale donc entre La barque silencieuse (tome VI) publié en 2009 et Vie secrète (tome VIII), publié en 1998…

« Tant que titubant je n'ai pas su mes lettres – tant que je n'eus pas l'idée fantastique de me retirer dans la lecture (à l'âge de cinq ans) et d'y perdre l'identité au cours d'un voyage alimentant à son tour un récit de voyage dans fin – je suis resté assis sur la pierre du caniveau de la grand-rue à regarder le Père Français en train de brûler longuement la corne des sabots tandis que l'animal gigantesque branlait du chef et hennissait. J'aimais la puanteur intense et la peur que m'inspirait le volume immense des chevaux de labour des fermes à l'entour ainsi que des deux grands chevaux blancs de mon cousin brasseur de bière. J'aimais les chevaux de trait des Ardennes, énormes, robustes, placides […] Je suis resté des heures, des heures, des heures, accroupi face au grand travail, les mains sur les genoux nus. Tout travail pour moi est d'abord cet échafaud de bois où s'enfonce un cheval qui regimbe. »

Lire Les désarçonnés de Pascal Quignard c'est faire l'expérience d'une traversée unique, hors temps (en dehors de cette actualité appelée « rentrée littéraire »), s'engager au plus profond d'une forêt tour à tour lumineuse et opaque, risquer de se perdre pour espérer mieux s'y retrouver. Ce rapt – ou ravissement – est à l'image des animaux fascinants qui peuplent ce royaume (chevaux, cerfs, vautours, sangliers, loups..), et figure aussi le cœur même de notre naissance, de nos lectures ainsi que, chez l'auteur, le secret de son écriture et de sa vie : consentir à la chute puis se relever, s'abîmer pour renaître dans le vertige infini de la création. Les exemples de ceux qui tombent de cheval abondent dans l'histoire et la littérature, éclairant peu à peu la métaphore qui n'en est pas moins saisissante de réalité :

« Pour Lancelot, pour Abélard, pour Paul, pour Pétrarque, pour Montaigne, pour Brantôme, pour d'Aubigné etc. ils tombèrent de cheval, ils eurent le sentiment d'avoir glissé dans la mort – mais soudain ils se sentent revenir de l'autre monde. Ils sont revenus dans ce monde. Leurs mains serrent quelque chose. Les écrivains sont deux fois vivants. »

Survivant à la dépression avant d'entamer sa Vita nova (ainsi nomme-t-il Vie secrète qui justifie alors sa place dans Dernier royaume), Pascal Quignard fait ici l'éloge de la re-naissance et du retrait, de la solitude originelle et fondamentale, donc du désarçonnement nécessaire au siècle :

« Jacob est forcé de fuir ses frères, Tchouang-tseu s'écarte, Épicure s'écarte, Pline s'écarte, saint Basile s'écarte. Même l'empereur Tibère s'écarte. Les grands mystiques sont les grands désarçonnés, les grands renversés, les grands emprisonnés, les grands excommuniés : Maître Abélard, Maître Eckhart, Hadewijch d'Anvers, Ruysbroeck l'Admirable, Jean de La Croix. »

Tel Montaigne qui compose ses Essais après l' « extase mortelle » de son accident de cheval, il faut repasser par la détresse originaire de la naissance, faire de son vivant l' « expérience » (ex-perire) de la mort et du renoncement pour « se réveiller » (Lucrèce, cité par Montaigne) et survivre. La chute dans la dépression qui amena l'auteur un jour de février à l'hôpital Saint-Antoine, sa rencontre avec la psychanalyse (Freud, Mélanie Klein, Winnicott), ses lectures ininterrompues qui l'ont abondamment inspiré et qu'il cite avec érudition et passion (les Anciens, la philosophie, la religion, les mythes… jusqu'à Georges Bataille qu'il confesse être son écrivain préféré au XXe siècle), tout concourt à considérer Les désarçonnés comme un texte majeur en marge grâce à sa nature composite qui oscille sans cesse entre la théorie et la dimension du conte, à la fois réflexion permanente sur la lecture, l'écriture et tentation de la forme poétique, certains chapitres ou fragments confinant au haïku, ce qui révèle la fascination de Pascal Quignard pour l'esthétique et la philosophie orientale. L'appel au renoncement libérateur, voire à la résurrection ne sont pas sans rappeler les destins des personnages féminins de ses romans, telles Anne dans Villa Amalia ou Claire dans Les solidarités mystérieuses en sont la fabuleuse incarnation.

Extrait du livre

Extrait du prologue J'aime beaucoup jardiner. Ça me détend... Quand je travaille, je me donne du mal, j'aime bien l'effort physique... Je transpire, je perds des calories, mes enfants sont contents, ils m'encouragent à faire de l'exercice. «À ton âge, c'est important, il faut ménager ses artères. On veut un grand-père en pleine forme !» Je leur réponds que je ne suis pas si vieux, qu'il n'y a pas urgence. Mais je dois le reconnaître, «Papi», c'est vrai que ça me plairait bien. Je suis convaincu que ma femme fera une bonne mamie, elle aussi... Elle est comme moi, elle a toujours aimé les enfants. Il serait temps qu'ils s'y mettent ! Surtout ma fille aînée qui approche de la trentaine. Elle a eu un compagnon, un brave gars, pendant un bon moment, mais ils se sont séparés l'an passé. Depuis, rien en vue. Sa mère et moi, nous commençons à désespérer, pourvu qu'elle ne reste pas vieille fille ! Mon cadet, lui, j'ai renoncé à compter ses conquêtes ! C'est ma fierté, celui-là, un vrai don Juan... Mais surtout, quand je jardine, j'oublie tout. Tout. Pas seulement mon boulot, les petit tracas du quotidien, les traites pour finir de payer le crédit de leur logement. On l'a acheté il y a des années, et on a cet emprunt sur le dos, je commence tout juste à en voir le bout. Mais quand je suis dans mon jardin, je ne pense plus à tous ceux qui m'emmerdent. Pourtant il y en a un paquet. J'efface mon passé. J'oublie même que ma vie n'a pas été ce que j'aurais espéré quand j'étais jeune. Dans quelques années, je serai à la retraite, mais «je la voyais pas comme ça, ma vie», comme dit la chanson ! Parfois, j'ai du mal à me persuader qu'il faut bien s'en satisfaire et que même si tout ça n'est guère réjouissant, au final, le bilan n'est pas si mauvais. La vie passe tellement vite... On fonce vers la vieillesse sans s'en apercevoir. Et puis, j'ai mon petit lopin de terre... Oh, pas bien grand, mais suffisant. À mon âge... Je fatigue plus vite qu'avant. J'ai passé ce premier dimanche d'avril à préparer mon potager, tout au fond de la parcelle. Je sais que ma femme préférerait qu'on y fasse creuser une piscine. Elle rêve d'y voir barboter un jour ses petits-enfants. Pas trop grande, hein ? Six mètres sur trois ou quatre. C'est bien suffisant pour faire trempette, et je pourrais en dégoter une aux alentours de huit, dix mille euros. J'ai fait mes comptes, on peut se la payer. Jusqu'à présent j'ai réussi à résister, mais je sais qu'il faudra bien que je cède. Ma femme a une qualité : elle parvient toujours à ses fins. Elle y met le temps qu'il faut mais elle ne renonce jamais. Mais moi, pour l'instant, je n'ai pas envie de sacrifier mon jardin, le seul endroit où je me sente vraiment bien. Dans mon potager, je cultive des haricots, des choux de Bruxelles (j'adore !), des petits pois (j'ai une revanche à prendre : je les ai ratés l'an passé), des melons, des oignons, du persil et toutes sortes de plantes aromatiques, des courgettes, et bien sûr des tomates. Pour le simple plaisir de les voir pousser. Ce matin, il faisait un beau soleil de début de printemps. J'ai dit à ma femme que je déjeunerai sur le pouce. «La journée est trop belle, il faut que j'en profite. Et puis, tu les aimes bien mes légumes, avoue ! - Toi et ton jardin !» a-t-elle lancé sur un ton exaspéré. Mon fils s'est mis à rire. «Tu as raison d'être jalouse, maman ! Tu sais comment papa fait rougir ses tomates ? En se mettant tout nu devant !»

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