“Que ça te plaise ou non, ma jolie, faudra supporter”, avait déclaré Poutine sur l’Ukraine en 2022. Une grammaire genrée mise au service de la guerre et d’une démonstration de force, elle-même confondue avec l’asservissement. Ici, Lukas Aubin dresse une généalogie de l'accession, du renforcement et du maintien au pouvoir de Vladimir Poutine, en s’intéressant à la sexualité et au genre comme technologies de gouvernance : le “Putin branding”, putinskii glamur, autrement dit, la glamourisation de l’autoritarisme et du conservatisme en un homme fort, à lui seul incarnant la domination et la stabilité de l’Etat.
L’ordre sexuel est un ordre politique. La gouvernance russe par les corps s’exprime notamment par une politique nataliste où le corps féminin est un espace administré, une ressource au service de l’Etat, la famille étant une obligation morale et l’unité minimale, la cellule biologique d’un corps étatique sacralisé et vigoureux. En Russie, il y a donc “D’un côté, la famille, la reproduction, la norme. De l’autre, la déviance, la menace, la corruption venue de l’extérieur”. Un ordre disciplinaire et moral pensé à travers une technologie de l’incarnation : un “nous” viril, sain et musclé, séducteur (pensons aux Putin girls), mais gardien de l’abstinence, de la chasteté et de la hiérarchie des sexes.
Comment la
virilité et le
masculinisme sont- ils convoqués en arsenals patriotiques, mais aussi géopolitiques de premier plan - la résistance d’un ordre réactionnaire face à un occident « féminisé » ? Comment se réorganisent la visibilité, la survie, la résistance des minorités LGBT face à une
répression et une
criminalisation de cette envergure ? Et les femmes, les enfants,” les corps indociles” ?
La spécificité du brillant livre de Lukas Aubin est qu’il permet de détailler, chronologiquement, l’accélération, l’intensification et le durcissement (par l’école, la loi, la police, l’armée ) de la répression russe contre les LGBT et de la guerre contre les femmes. Pour comprendre la grammaire genrée du règne de Poutine, il nous faut comprendre le désordre des années post-soviétiques, le chaos des corps, la libéralisation de la sexualité, pour mieux entrevoir comment le chef du Kremlin se pense et s’incarne en gardien mystifié d’un retour à un ordre moral et sa discipline. Ainsi, nous pouvons comprendre ce que l’invasion de l’Ukraine entretient comme rapport à la violence de genre, d’incarnation d’une nation forte qui puisse asservir un Occident dégénéré et en perdition.
Un livre clair et nécessaire pour comprendre les mutations patriotiques de la russie poutinienne et la verticalité de la domination de genre : on y parle de sport (sportokratura), de police des moeurs et de d’humiliation (kompromat)... mais aussi de Pussy riots, de contre-culture, et de résistance, ou comme l’appelait KollontaÏ : l'Éros Ailé. Car, “de Moscou à Washington, de Téhéran à Pékin, le masculinisme est devenu un baromètre de la verticalité du pouvoir. Et lorsque le pouvoir décide quels corps peuvent exister, la démocratie, elle, a déjà commencé à disparaître, entraînant dans son sillage la chute de l'Éros ailé.”