En cette veille de Noël 1944, dans une baraque glaciale, Nelly la cantatrice continue de chanter, quand une voix s'élève alors : "Chantez-nous donc Butterfly". C'est Nadine, ses yeux noirs, qui deviendra ce soir-là et pour toujours son Butterfly. Sur un air de Puccini, dans l'enfer concentrationnaire, elles se rencontrent et ne se quittent plus, en pensée, dans l'écriture, et enfin après la Libération dans les promesses communes d'un exil au Venezuela
"Par quelles ruses longuement étudiées déjouer le désespoir, retarder l'anéantissement ?"Dans son journal de captivité, ici retranscrit, au crayon à papier sur un cahier d'écolier, Nelly ne documente pas l'horreur des camps : c'est bien assez de l'avoir vécu. Elle prend la plume et y pose ses rêveries, ses souvenirs, ses fantômes, autant d'errances et de voyages intérieurs qui résistent à ce que l'expérience concentrationnaire a précisément voulu anéantir. Sylvie Bianchi-Vos, s'empare des archives familiales et reconstitue l'histoire de sa grand-mère, à travers son journal original lui aussi rescapé, et de ses innombrables correspondances, notes, photographies. Un document précieux, en celà qu'il permet de réhabiliter la vie, l'extase, la passion, par-delà l'empoisonnement du camp qui dévore tout, et le silence assourdissant qui a entouré leur histoire.
Embrassant "l'art inexorable du témoignage", et sans voyeurisme aucun, la pudeur de l'ouvrage force le respect : de leur coup de foudre à la Libération, puis dans leur exil, nous découvrons l'histoire d'une femme qui "n'a jamais choisi la facilité. Ni pour la musique ni pour sa vie - résistance à l'occupation nazie, amour extraconjugal et amour lesbien, exil dans un pays lointain". Ainsi, "Ravie au monde" est un trésor qui témoigne de Nelly et Nadine, de leur amour singulier face à l'extermination...sur un air de Madame Butterfly, "un bel di, devremo".