Un texte surprenant d'un auteur visionnaire... censuré par ses propres disciples.
On remplirait cent pages s'il fallait décrire en plein les précieux usages de ce membre sans lequel le corps humain est vraiment un avorton.
Charles Fourier dans L'Archibras
Penseur du socialisme et utopiste à l'origine du concept des phalanstères (lieu de vie communautaire et productiviste), Charles Fourier est une figure française incontournable (et malgré tout oubliée) du XIXème siècle. Cité par Marx et Engels comme une des multiples inspirations du Manifeste, son héritage intellectuel ante-marxiste a infusé la pensée européenne, de sa conception de l'éducation de l'enfant comme un membre à part entière de la classe ouvrière, jusqu'à sa dénonciation de la société libérale, favorisant la production aliénante en opposition au travail "attrayant", qui met en avant la compétence et la communauté comme moyen et but à cette même production. Reconnu de son vivant pour la modernité de ses idées, Fourier et les fouriéristes ont cependant la vie dure dans les gazettes.
Si la pertinence des idées économiques, sociétales et productivistes du philosophe n'est jamais remise en question, ses quelques idées et frasques les plus surprenantes et farfelues sont parfois le sujet de moqueries : Fourier est ouvertement libertin et voit le mariage (qu'il appelle "le tombeau de la femme, le principe de toute servitude féminine") comme une contrainte liberticide; il fait, non sans humour, la liste hiérarchique du cocuage où il répertorie les quatre-vingts types d'hommes trompés, et après avoir trouvé dans la gourmandise des enfants une forme de "catéchisme industriel", en profite pour répertorier trente types de soupes différentes, tout en précisant sa détestation pour vingt-sept d'entre elles.
De ces sorties de route (en fait autant de jeux qui tiennent de l'exercice littéraire), l'archibras est la plus poétique. Une fois l'Harmonie atteinte (le nom de l'utopie fouriériste), les travailleurs et travailleuses verront, après une longue mutation de quelques centaines d'années, une queue pousser en bas de leur dos. Au bout de cette queue, une main gigantesque, portant un œil au creux de la paume, facilite les tâches du quotidien : cueillir les fruits de l'Harmonie, ramasser les outils au sol sans se pencher. Au-delà du simple confort de travail, l'appendice accompagne le musicien dans la pratique de son instrument, le pêcheur remplace son filet par son archimain, et, pour les plus dextres, elle amortit les chutes comme un ressort. Si l'archibras est évidemment métaphorique, certains des usages cités sont parfois surprenants de créativité, tant et si bien que la figure est rapidement réutilisée par l'opposition politique, et notamment par les caricaturistes de presse qui dessinent par moquerie les fouriéristes affublés d'une main dans le dos. Le texte de Fourier est donc censuré... par ses propres disciples, qui tentent de cacher les divagations de leur maître à penser.
Enfin disponible grâce au travail des éditions Quiero, l'Archibras est ici magnifiquement accompagné de gravures sur bois de Marc Brunier Mestas, et servi d'une habile préface Jonathan Beecher (auteur de l'unique biographie du philosophe). Trop fantasque pour être considéré, lire Fourier aujourd'hui c'est refuser l'esprit de sérieux, c'est renouer la philosophie politique à la démonstration stylistique purement littéraire, revenir à un certain espoir du collectif face aux institutions toujours plus cloisonnantes. Alors lisez et rêvez de ces jours futurs, peut-être qu'un bras vous poussera.