Le 19 mai 1876, Arthur Rimbaud, alors âgé de 21 ans, s’engage au sein de l’armée coloniale hollandaise. Laissant définitivement derrière lui son œuvre poétique, le jeune homme embarque sur le Prins van Oranje direction l’île de Java où il découvre l’univers combattant. Après seulement quelques semaines, il fuit, comme « toujours » et réapparaît à Charleville en décembre.
De cette odyssée, il ne reste que de très rares sources. Peu de biographes ont ainsi tenté d’en écrire le récit. Hervé Mazurel, historien de l’expérience sensible, y voit pourtant une belle occasion de questionner la discipline historique. En étudiant la vie silencieuse de Rimbaud, l’historien se risque « à imaginer ce qui ne peut être vérifié avec certitude, [à] faire du silence et des espaces de l’ombre le lieu d’un travail spécifique, [à] tenter d’écrire ainsi à la limite de l’inconnaissable » pour questionner « les frontières qui séparent récit d’histoire et récit de fiction ».
Arthur Rimbaud est en ce sens un objet d’étude remarquable, rarissime, un trou d’acide dans la vie sociale accoutumée comme le dirait Pascal Quignard cité par Hervé Mazurel. Était-il pour autant complètement moderne et hors de son temps ? Quelles sont les dynamiques familiales, sociales et culturelles qui sous-tendent ce départ vers la terrible guerre d’Aceh dans les Indes néerlandaises ?
Pour répondre à ces questions, Hervé Mazurel doit s’attaquer au mythe maintes fois célébré par la littérature rimbaldienne. Il s’y attaque en historien et relève ainsi à travers cet individu le parfum du temps. Car oui le jeune Arthur est traversé par les dynamiques de son époque, l’esprit révolutionnaire de la Commune, la colonisation européenne, les imaginaires du voyage, l’orientalisme et les circulations commerciales. Il est aussi le fruit d’un contexte familial où le fait guerrier s’invite pour la première fois dans sa vie avec la figure paternelle. En s’intéressant au « point le plus obscur de la vie de Rimbaud », Hervé Mazurel invite ainsi à relire la trajectoire du poète tant dans sa vie africaine que dans l’écriture posthume de son mythe.
Essai prodigieux tant dans sa réflexion historiographique que dans son ambition littéraire, cet ouvrage d’Hervé Mazurel est un magnifique hommage aux sensibilités chères au poète de Charleville qui se flattait « d’inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l’autre, à tous les sens ».