De l'idéologie propriétariste, du concept vague de propriété, il faut remonter à l'imaginaire des jouissances d'appropriation.
Frédéric Gros, Violence de la propriété
"La propriété nous a rendus si sots et si bornés qu'un objet ne devient le nôtre qu'à partir du moment où nous l'avons, et donc où il existe pour nous comme un capital". C'est à Paris, pendant la rédaction de ses Manuscrits économico-philosophiques de 1944 que le jeune Karl Marx pousse, comme l'appelle Deleuze, son cri : l'essentiel, le précipité direct de sa pensée. Éternellement lu, reformulé et réadapté, l'écho de ce cri est le point de départ de Violence de la propriété, dernier livre de Frédéric Gros.
Spécialiste de Michel Foucault, l'enseignant-chercheur met le propriétarisme au centre de ce nouvel essai. Mis en exergue par ses adeptes comme principe essentiel de la société (voire de l'humanité), il n'apparaît sous la lecture de l'auteur que comme une énième expression de "fétichisme de la marchandise" : une philosophie décomposée, essentialiste, où la liberté (la propriété comme liberté) supposée par le travail n'est dans les faits qu'un produit de ce même travail, qui lui n'est jamais le vecteur de cette liberté. Un système de pensée n'opérant que comme justification conceptuelle d'un imaginaire de jouissance exclusive et excluante ("J'ai ce que tu ne peux plus avoir"), entretenu par les mêmes prophètes. Une solidarité systémique face à celle circonstancielle des plus appauvris, de ceux qui n'ont pas.
Toujours pertinent et érudit, Violence de la propriété sert de réflexion saine sur notre rapport à la possession, à ceux qui ont et qui voudraient plus, sans jamais renier le fait même d'avoir. Il est en fait plutôt question de différencier la propriété de l'appropriation abusive. Dans un style très littéraire et toujours très habile, Frédéric Gros promeut la réappropriation, du quotidien, du milieu, du mode de vie et des idées, pour un futur plus modéré, sans "personnel" face au "collectif" mais où l'un fait toujours partie de l'autre.