"Chez tous ces grands compositeurs, elle fleurit bien sûr sur tout un terreau de culture musicale, de maîtrise technique, d'expérience créatrice. Ici, à mon échelle, j'aimerais regarder la musique d'un oeil aussi neuf et sagace que ces géants, avec l'intuition pour guide."
Comment parler de musique ? est le titre de la leçon inaugurale prononcée par Karol Beffa le 25 octobre 2012. Il a été, lors de l'année 2012-2013, titulaire de la chaire "Création artistique" au Collège de France.
Karol Beffa montre la difficulté que le discours musical peut avoir lorsqu'il tente d'expliquer la musique. "Contrairement à la littérature, qui use du même médium verbal que son objet, le discours sur la musique [...], empruntant un médium qui ne se situe pas sur le même plan que la musique elle-même, n'est pas assuré de pouvoir saisir quelque chose de son objet, ressenti comme irréductible par essence et, semble-t-il, voué à lui échapper. D'une certaine façon, la musique met en demeure le langage de se plier à sa particularité". Le compositeur indique dans cette leçon comment "jusqu'au XXème siècle, classicisme, romantisme et symbolisme ont perçu la musique comme relevant de l'insaisissable, de l'indicible". Il dit aussi : "Poursuivre dans cette direction nous conduirait-il au silence devant cet indicible de la musique - au refus de dire, semblable à l'attitude de Mallarmé qui, en poésie, s'interdit de "nommer la chose" ? "Nommer un objet, c'est supprimer les trois quart de la jouissance du poème qui est faite du bonheur de deviner peu à peu : le suggérer, voilà le rêve. C'est le parfait usage de ce mystère qui constitue le symbole"."
Lors de ce premier cours, Karol Beffa met en évidence les limites du culte du Nombre (dodécaphonisme, sérialisme) et également les problèmes d'une approche absolument centrée sur la partition. Aussi il présente ce qu'est la musicologie, notamment les particularités de la musicologie en France. Pour lui, l'analyse musicale se trouve être au coeur de cette discipline très jeune. A propos de l'analyse, Karol Beffa reprend les termes de Christian Accaoui : "[...] analyser c'est non seulement décomposer mais aussi rechercher les raisons dernières d'un phénomène, c'est remonter de manière régressive dans les chaînes des causes. Analyser une situation, c'est rechercher pouquoi et comment cette situation est advenue." L'auteur de cette leçon semble être en accord avec la conception de Pierre Boulez sur l'analyse musicale. "Outre l'observation des faits musicaux (première phase) et la découverte des lois d'organisation interne qui rendent compte avec le maximum de cohérence de ces faits (deuxième phase), cette troisième phase, "capitale", c'est l'interprétation de ces lois - qui doit même aller au-delà des intentions du compositeur. Car, pour Boulez, l'auteur, aussi perspicace soit-il, ne peut concevoir les conséquences de ce qu'il a écrit, et son optique n'est pas forcément plus aigue que celle de son analyste". Et de conclure qu'une analyse "n'a d'intérêt véritable que dans la mesure où elle est active et ne saurait être fructueuse qu'en fonction des déductions et conséquences pour le futur"." Karol Beffa invite à aller plus loin en intégrant au discours sur la musique des composantes telles que le contexte culturel de l'époque de l'oeuvre afin de "prévénir les anachronismes".
Loin de proposer une approche dogmatique du discours sur la musique, l'auteur affirme que l'oeuvre musicale peut s'analyser et engage l'action de l'intuition dans la découverte de l'intention du compositeur. Un texte passionnant !