Le vice de notre système social est de ne pas savoir mener de front les plaisirs et l'industrie.
Charles Fourier
L’opéra et la cuisine fait partie des textes les plus surprenants de Charles Fourier. Retrouvé parmi les papiers de l’auteur, il était initialement prévu comme annexe aux œuvres complètes. Disponible dans l’excellente collection Le cabinet des lettrés chez Le promeneur (Gallimard), ce texte aussi court qu’étonnant est une véritable bizarrerie à la croisée des genres, essai philosophique marqué par l’élan littéraire (et même théâtral) de son auteur.Complexe et fascinant, précurseur un peu trop en avance, Charles Fourier était cité par Marx et Engels, à l’instar de Robert Owen et Saint-Simon, comme un des premiers penseurs du socialisme critico-utopique ante-marxiste. Figure de la philosophie française ayant marqué le passage du XVIIIème au XIXème siècle, ses travaux, malgré une certaine confidentialité aujourd’hui, ont infusé la pensée européenne, parfois de manière indirecte.
Utopiste industriel, la philosophie de Fourier prend racines dans les grands mouvements ouvriers. Principalement fondé(e) autour de la notion de désir, il théorise au début du XIXème siècle le concept d’attraction passionnée : application du principe de gravitation universelle de Newton à la société, les Humains étant naturellement attirés par certaines choses, personnes, actions, et surtout par l’activité. Cette passion d’affairement est cependant troublée, nécrosée par le travail, qui corrompt ce rapport. L’essentiel des écrits du philosophe réfléchissent donc à la revalorisation du travail dans une perspective plus désirable, tout en étendant cette réflexion aux rapports entre humains. En bataille constante avec les moralistes, Fourier était un défenseur de la liberté personnelle, et ses positions favorables sur la polygamie et le libertinage ont achevé tous ses appels au mécénat. Son concept de phalanstère connaîtra de nombreuses tentatives d’applications, notamment en Europe : contraction de phalange et monastère, les phalanstères fouriéristes sont des lieux de vie communautaires, agglomérations de logements se réunissant dans une cour centrale, où sont réunis tous les besoins et envies nécessaires à la vie et la bonne entente de la communauté, la phalange, dans le but final d’atteindre l’Harmonie, lande idéalisée, utopique.
L’opéra et la cuisine est en son cœur un exposé sur la conception fouriériste de l’éducation en Harmonie, où le développement de l’enfant doit d'abord être physique puis mental en se calquant sur la nature qui donne la feuille avant le fruit. C'est de ces observations de l'environnement et de la flore que Fourier identifie de caractère Divin, mesuré et mathématique,qu'il applique à la communauté : Dieu veut la justesse composée, et l’opéra semble tout indiqué pour l’éducation des enfants à cette justesse (à savoir pour Fourier, avoir la santé et la dextérité industrielle).
Et d’ici sort tout le caractère précurseur de l’auteur. Prédatant les premiers communistes, Fourier traite déjà du divertissement, d’un spectacle que ne renierait pas Debord, tout en ayant l’avis opposé : ici, l’opéra, la danse, le chant, les moments d’exaltation donnent du sens au travail et les deux sont codépendants. L’opéra après le travail, aussi nécessaire qu’un arrosage après la chaleur, vient créer le lien entre les travailleurs et soutient l’industrie.
Impossible à résumer, L’opéra et la cuisine fait partie de ces textes dingues, à la prose hallucinée, traduisant la fureur presque démente de Charles Fourier. De cette observation sur l’opéra découle une dissection de l’art en sept branches, toutes trouvables dans la nature, et quand, dans une deuxième partie tout aussi géniale, l’auteur voit dans la cuisine et la gourmandise le “catéchisme industriel de l’enfance”, qui en tant que gastronome et cuisinier prend déjà part à une forme de production et de contrôle sur cette production, il en profite pour définir les trente formes différentes de soupes, et sa détestation pour vingt-sept d’entre elles.
Aussi fou que génial, Charles Fourier et L’opéra et la cuisine méritent leur réhabilitation, comme auteur précurseur, et comme texte unique, qui laisse aussi pensif qu'hilare.