Dossier : Rentrée littéraire : la vague de septembre écumée par vos libraires.
Cette période que le monde entier nous envie avec une pointe d'étonnement a commencé. Petit à petit dès la mi-août nous sont parvenus ces romans français et étrangers qui embelliront votre automne après avoir charmés notre été. Un été consacré à chercher avec fébrilité quelques perles parmi les 723 nouveautés (tout au moins celles dont nous disposions avant leur sortie). En voici donc quelques unes...
Marisha Pessl, La physique des catastrophes, Gallimard
Avec son physique imposant (600 p.) et sa réputation brillante, ce roman pouvait susciter notre scepticisme et notre suspicion de lecteurs à qui on ne la fait plus…Avec sa galerie de titres (chaque chapitre porte le nom d’un livre célèbre), ses références incessantes (une des trouvailles du livre consiste à citer toutes les sources bibliographiques, même les plus insolites), son personnage principal (une jeune fille, anti-Lolita, couvée par son père qui va d’université en université en lui infusant en continu une culture encyclopédique dont elle a du mal à s’extraire) et ses exaspérants procédés dilatoires (400 pages au moins avant de connaître les conditions du suicide dont on nous a parlé au tout début…), il y avait tout pour nous effaroucher. Eh bien, avouons-le modestement, nous avons été bluffés par la malice inventive de cette intrépide romancière de 27 ans qui, bardées de références littéraires, cinématographiques, sociologiques, politiques construit une épatante mécanique romanesque faîte de chaussetrappes, de faux-semblants et de détours qui conduisent au vertige.
Aussi intelligente qu’elle soit, Bleue Van Meer, la jeune héroïne, manque de maturité pour analyser les sentiments et les tourments des gens qu’elles croisent. Elle a beau user de correspondances, d’analogies, d’un esprit critique affûté par son père, infernal contestataire, elle achoppe sur le réel, la banalité des comportements adolescents, le hiatus sordide qui se manifeste entre la réalité et ce que les livres en ont fait. Installée dans une petite ville pour préparer son entrée à l’université, elle se trouve un peu contre son gré intégrée à un groupe de jeunes plutôt réfractaires qu’une enseignante marginale a rassemblés, les subjuguant par son charisme et ses mystères. Consciente de sa propre singularité, la jeune Bleue se sent manipulée dans un dessein qu’elle ne comprend pas. Le suicide de la professeur la plonge dans des affres qui vont la conduire au seuil de son existence d’adulte, déchirant le voile des apparences de l’enfance. Phénomène dans l’art de l’analyse, joueuse et espiègle, Marisha Pessl qui jongle avec les théories comme d’autres avec les paysages, pointe avec une ironie jamais blasée les turpitudes et les hypocrisies de la folle société américaine menacée d’une implosion qui couve en secret depuis longtemps. Mené crescendo, son roman contient tous les ingrédients du livre dont on se sépare à regret, ce qui, au bout du compte, est la meilleure vertu d’un roman de rentrée.
Hugo Boris, La délégation norvégienne, Belfond
Munissez-vous d’un coupe-papier, bien tranchant si possible, car ce livre sait se défendre et il vous faudra une arme pour l’affronter. N’en demandez pas plus, nous ferions courir un risque à sa chute qui vaut le déplacement. Sachez néanmoins que le mystère qui plane sur ces pages, l’ambiance funeste qui vous étreint dès les premières pages (ceux qui ont lu Scènes de chasse en blanc de Wageus comprendront ce que je veux dire, les autres verront vite…) a ce je-ne-sais-quoi d’attirant qui vous fait garder un livre en main quand bien même les épisodes de chasse, les divagations dans la neige ou les soirées près d’un feu pendant la tempête n’inspirent guère a priori. Réunis dans une maison au milieu d’une sombre forêt du Nord, quelques personnages qui ne se connaissent pas et parlent des langues différentes se trouvent rassemblés pour une partie qui verra sortir les fusils et couler le sang de gros gibiers. Mais une tempête imprévue isole cette équipe hétéroclite qui va devoir s’organiser pour soutenir un siège face au froid et à la neige. La tension s’installe quand le chasseur français, se plongeant au hasard dans la lecture d’un livre supposé l’aider à passer le temps, se persuade peu à peu que les événements du roman corroborent la réalité : la folie le gagne-t-elle ? Vous l’apprendrez en découvrant (avec votre coupe-papier donc) les effarantes aventures de La Délégation norvégienne ! (Pour le titre, désolé, on cherche encore à comprendre…)
Vassilis Alexakis, Ap. J.-C., Stock
On en est toujours un peu pour ses frais avec Alexakis quand on quémande une histoire, un récit ou une synthèse qui permette de dire ce qui nous séduit chez lui, livre après livre. Et pourtant son charme solaire, sa douceur tendre mais jamais mièvre et son art de raconter, digressif et malicieux, ont le don de nous enrober.
L'histoire qu’il nous raconte dans ce roman au titre énigmatique se passe de nos jours à Athènes, et met en scène un étudiant insulaire qui poursuit des études loin de son île nourricière. Nausicaa, la vieille dame qui l’héberge, lui confie une mission étrange à remplir au Mont Athos, retrouver son frère réfugié chez les moines depuis des dizaines d’années et dont elle ne sait plus rien. Pris au jeu de l’enquête, le jeune homme quitte la familiarité des Présocratiques qu’il fréquente assidûment pour découvrir le singulier univers de ces êtres craints et respectés qui constituent une caste négociant cher ses privilèges, héritiers d’un christianisme conquérant qui a annihilé le monde antique. De rencontres en découvertes, c’est toute une histoire qu’il découvre portée par des professeurs, des moines en rupture, des fous religieux, des femmes surtout, le sujet de prédilection d’Alexakis…On sort de ce roman étourdi d’anecdotes, de visions, de réflexions, heureux de ces heures élégantes confiées à la lyre du plus français des écrivains grecs.
Jacques A.Bertrand, J’aime pas les autres, Julliard
Eh bien nous, nous aimons bien Jacques A.Bertrand, surtout lorsqu’il parle de lui avec autant de détachement, surtout lorsqu’il conserve son inaltérable élégance, surtout lorsqu’il expose sa politesse désespérée d’éternel jeune homme arrivé à l’âge où s’essayer à l’autobiographie n’a rien d’oiseux. Compagnon d’une couple d’heures, il vous avouera en 130 pages et deux dessins à quel point aimer les autres est fatigant et combien il vaut mieux sans cesse chercher l’Autre qu’attendre son tour.






