En 1920, Marcel Muller, 18 ans, ouvrier-monteur en électricité, est affecté à la Compagnie générale d'électricité, usine de Vitry-sur-seine : il prend son poste parmi les laminoirs, presses, mélangeurs, les poussières et les vapeurs d'adjuvants. Huit jours plus tard, le laminoir (sur lequel il n'avait pas été formé, hélas), happe son bras droit, et en 15 tours, le désarticule et l'arrache.
Si elle ne la lui arrache pas, l'industrie lui vole aussi la tête : le choc psycho-somatique provoque chez lui bégaiement, tendance suicidaire, neurasthénie. Ce 25 mars 1920, le laminoir achève également de lui couper un demi salaire, sur lequel vivait sa mère, tombée malade et inapte à travailler. Après deux ans de convalescence et de souffrances quotidiennes, et s'il a été suivi par une clinique syndicale qui tentait de prendre en charge les travailleurs mutilés plongés dans la misère, Marcel Muller, se rend Rue de La Boétie, où M. Arnoux, chef de la Compagnie générale d'électricité, lui annonce placidement le montant de sa rente...
Un montant de 3 francs 50/ jour, donc, pour Marcel et sa mère. Mais s'il ne lui reste plus qu'un bras, "il sait s'en servir"... Alors, le drame de la rue Boétie ? La vengeance de l'électricien ? Le crime du manchot ? La folie meurtrière du mutilé ?
Qu'en diront les journaux, et qu'en concluront la justice, les syndicats, l'opinion populaire ? A chemin entre l'enquête historique et la réflexion politique, l'Affaire Muller reconstitue le destin de Marcel Muller, figure du travailleur mutilé et de la terrible précarité dans laquelle étaient plongés les ouvriers de l'industrie dans l'entre deux guerres.
❤ Un petit livre juste et un habile travail d'archives, ou la question du corps, de sa mise au travail, de la misère sociale, et du soin, nous frappent en plein fouet par leur actualité. Cette affaire, tombée dans l'oubli, permet de nous questionner sur les ressorts de la violence, car la main qui tue, brise, broie est ici, aussi celle de l'industrie et du capitalisme.