Je m'attriste et une sorte d'hostilité me tient dans l'obscurité de la chambre - et dans ce silence de mort. - George Bataille, L'Impossible (anciennement La haine de la poésie)
Le milieu intellectuel français de la deuxième moitié du XXème siècle connaît un bousculement général de la pensée. Martin Heidegger, philosophe allemand, rejoint l'Hexagone, qui malgré un antigermanisme d'après-guerre très farouche, fait grand accueil de ses idées. Sa lecture phénoménologique du "sens de l'être" déchaîne les passions, et l'intelligentsia l'intègre, l'étudie et le célèbre, Heidegger étant quasiment considéré comme un philosophe français. Il faut près de 60 ans pour traduire la quasi-intégralité des textes du penseur, une oeuvre qui trouvera le nom Être et temps.Mais il suffit parfois d'un livre pour tout chambouler. S'opère dans les années 1980 une banalisation de la pensée heideggérienne, se propageant au-delà du cadre universitaire pour atteindre le grand public, ce qui ne passe pas inaperçu auprès de Victor Farrias, intellectuel chilien qui publie en 1987 Heidegger et le nazisme, un texte à charge contre l'auteur, rappelant l'adhésion du philosophe allemand au parti nazi de 1930 à 1940, mais montrant également que la pensée nazie est intégrante à celle d'Heidegger. Le livre arrive très rapidement en France, et fait polémique : les philosophes heideggeriens sont sommés de se justifier, et le débat s'envenime.
Si je dois indiquer mon identité à des inconnus, je suis amené à dire, assez vite, que je suis communiste. Et cela n'est pas politique. - Dionys Mascolo
En réaction à la polémique, Dionys Mascolo, véritable clandestin de la pensée, résistant pendant la guerre puis militant politique et essayiste (un peu philosophe malgré tout), prend d'assaut l'intellectualisme français en 1994 avec Haine de la philosophie. Prenant le "cas Heidegger" comme point de départ, Mascolo s'attaque au "plus grand philosophe du XXème siècle", qu'il replace comme fondateur de l'existentialisme. Et si revenir sur l'affaire permet à l'auteur de poser un regard critique sur les principaux paradoxes de la pensée heideggerienne, elle est avant tout un prétexte pour un cas bien plus grave : la mort de la philosophie.Farouchement opposé aux notions d'intellectualisme, Dionys Mascolo fait de Haine de la philosophie un commentaire méta sur l'impotence de la philosophie, qu'il qualifie de pensée simplificatrice (abstraite, rigide et obéissantes aux règles de la logique) face à la pensée entière, englobant une somme de rapports humains, absents de la pensée heideggerienne, comme l'amour, le désir, le rire, l'amitié. Dionys Mascolo, dans les rapports amicaux, voit l'accomplissement même de la forme philosophique, en dehors des institutions, dans les rapports d'un humain à l'autre : Aucun "grand" philosophe n'a eu d'ami. Et seule une amitié sans réserve, la pleine reconnaissance d'une pensée pleinement accomplie en une autre, rend possible la naissance dans l'esprit d'une pensée entière.
Trop souvent retenu seulement comme "l'amant de Marguerite Duras", lire Dionys Mascolo aujourd'hui, c'est lire un témoin de l'époque, un penseur savant, engagé, constamment refusé au statut de philosophe, qui fait avec Haine de la philosophie le pari du contre-courant, dans une prose toujours habile et apprêtée.