Une dystopie glaçante sur la quête effrénée de perfection, où le corps n'est qu'une marchandise parmi d'autres.
Le 13 mai 1985, une bombe fournie par le FBI est lâchée par un hélicoptère de la police sur une habitation d’Osage Avenue à Philadelphie faisant onze morts parmi lesquels cinq enfants. Filmé en direct à la télévision, cet événement quasiment oublié dans l’histoire américaine et méconnu en France, marque profondément les esprits et cristallise les tensions notamment autour d’une phrase prononcée par Gregore Sambor, le chef de la police : « Laissez le feu brûler ». Le feu prend effectivement dans tout le quartier. Le lendemain, parmi les victimes, on découvre le corps de Vincent Leaphart, fondateur de MOVE, un mouvement révolutionnaire. Quels ressorts ont amené les autorités à bombarder ses concitoyens et à laisser le feu se propager à tout un quartier ? Quels crimes ont commis les membres de MOVE pour subir une telle atrocité répressive ?
Durant son enfance, Vincent Leaphart, issu d’une famille noire de Powelton Village à Philadelphie, entend les cris des animaux du zoo situé à côté de chez lui. La vision de ces êtres encagés fait naître en lui une conviction écologique radicale et un parallèle avec la condition d’esclaves de ces ancêtres. Aux débuts des années 1970, il crée MOVE, mouvement révolutionnaire composé essentiellement d’afro-américains. Vincent qui se fait alors appeler John Africa, figure charismatique presque mythologique, défend une vie ascétique empreinte d’une vision patriarcale de la famille, un sectarisme vis-à-vis des autres mouvements révolutionnaires de son époque et se situe en décalage avec le mouvement des droits civiques.
Linn Washington, journaliste suivant l’évolution de MOVE depuis 1975 pour The Philadelphia Tribune, est présent sur les lieux lors du drame. Ses souvenirs parsèment ce livre situé à la frontière de l’enquête journalistique et de l’essai historique et socio-politique mené par Olivier Estèves, professeur à l’université de Lille. Cette enquête se lit comme un roman où les auteurs tissent la toile des tenants et des aboutissants du bombardement du 13 mai 1985 et contextualisent celui-ci dans une époque, celle des années 70 et 80 avec ses mouvements révolutionnaires et les répressions étatiques qui vont avec. Ils brossent le portrait d’un racisme présent dans les institutions politiques, juridiques et policières. Cet ouvrage aux éditions du Seuil est l’autopsie implacable d’une tragédie au cœur des crises sociales, politiques et mémorielles qui traversent l’histoire américaine.
« Laissez-moi vous raconter une histoire. L’histoire d’un homme pour qui « se faire entendre » était devenu le sens de la vie. Cet homme possédait une voix divine. On le considérait comme l’un des meilleurs barytons et contre-ténors au monde. […] Il était ukrainien, soliste à l’Opéra national de Paris, et a été tué dans le Donbass en défendant l’Ukraine contre l’agression russe. ». C’est par ces mots que Volodymyr Zelensky rend hommage à Wassyl Slipak dans son premier discours prononcé à l’Assemblée générale de l’ONU en septembre 2019.
Elisa Mignot part sur les traces de celui qui se faisait appeler Myth sur le champ de bataille, volontaire dans le groupe Pravyi Sektor, pendant la guerre du Donbass déclenchée en 2014. Loin de l’héroïsation qui a fait entrer Wassyl dans l’histoire de son pays, la journaliste dresse avec une écriture sensible, à la première personne, un portrait touchant. Elle part à la rencontre de ses amis en France, de sa famille en Ukraine, en posant la question de l’engagement dans la guerre : « Pourquoi s’engage-t-on corps et âme dans une cause ? Pour quelles raisons risque-t-on sa vie ? Mourir pour ses idées, d’accord, mais concrètement, quelles sont les étapes ? ». Un témoignage émouvant qui nous fait réfléchir sur nos valeurs et nos propres engagements dans un monde marqué par la multiplication des conflits.