Chargement...
Chargement...

Allia émerge en mage, la suite

Publié le 28/07/2006
La suite de notre dossier Allia : où l'on apprend qu'avec quelques idées fortes, on peut faire de grandes choses...

Ainsi les éditions Allia développent-elles la publication d'ouvrages anonymes, inclassables ou difficilement, suivant des critères universitaires et privilégiant le témoignage ou les formes inachevées.

L'anonymat 
L'anonymat porte en lui un principe d'authenticité qui fait tout l'intérêt des formes de la  poésie populaire espagnole du Coplas, poèmes de l'amour andalou et du Romancero  mais aussi de l'Incitation à l'amour de dieu (pièce poétique espagnole de la fin du XVIIe siècle) ; de l'Abrégé de la vie de Louis Mandrin ; des récits érotiques anonymes ; des dirty comics (parodies pornographiques de comics traditionnels) ou des écrits de prisonniers sous forme de graffitis ou d'autobiographies plus élaborées (Vivent les voleurs).

Objets inclassables et transversaux 
Un certain nombre de livres publiés par Allia se révèlent difficilement classables soit en raison de l'originalité de leur projet ou de leur volonté d'être au croisement de plusieurs disciplines.

Denys Ridrimont explique dans sa Lettre à Anne que la description du monde n'a pas véritablement commencé car toutes les formes produites par la Nature sont absolument uniques et qu'il faudrait pour décrire ou voir un arbre, remarquer les mille détails de ses embranchements, jeu d'écorce, de feuillages... qui font de lui un arbre singulier entre tous. On pourrait évoquer ici l'étrange entreprise de Dominique Meens, Ornithologie du promeneur où à chaque oiseau correspond une forme d'écriture adéquate.

Au carrefour de plusieurs disciplines se situent les ouvrages de Theodor W.Adorno, Le caractère fétiche de la musique au croisement entre sociologie, philosophie et musicologie ; de Pierre Mabille, Thérèse de Lisieux entre sociologie, médecine et anthropologie ou d'Alfred Schütz, L'Étranger entre philosophie, anthropologie et sociologie. La figure de Walter Benjamin est indissociable de celle d'un penseur libre, maître des passages. Allia a réédité ses célèbres : Paris, capitale du XIXe siècle (1939) et L'œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique (1935). 

Témoignages et souvenirs
Les témoignages et les souvenirs ont toujours une force de vérité qui en font une forme qui semble privilégiée par les éditions Allia. Ainsi peut-on trouver dans leur catalogue les témoignages de Carloman de Rulhière, Anecdotes sur le maréchal de Richelieu (le fameux libertin qui a inspiré le Valmont des Liaisons dangereuses) ; du Prince de Ligne, Fragments sur Casanova ; de Tatiana Tolstoï, Sur mon père ; d'Ida Mett, Souvenirs sur Nestor Makhno ; de Boris Souvarine, Sur Lénine, Trotski et Staline ; de Giacomo Benedetti, 16 octobre 1943 (l'équivalent pour les Romains de notre Vel d'Hiv).
Le goût de la parole vive se retrouve à travers la pratique des entretiens (cf. Jean-Michel Mension ou Ralph Rumney avec Gérard Berréby ; entretien avec Günthers Anders, Et si je suis désespéré que voulez-vous que j'y fasse) ; de la transcription de la brillante conversation de Samuel Taylor Coleridge par son neveu dans Propos de table.

En poursuivant  la même logique, on constate la place importante des :
-Correspondances (cf. de Giacomo Leopardi : Lettre inédite à Charlotte Bonaparte, “Adieu ma chère pilule” (lettres écrites en français) , Tu ne sais pas donc pas que je suis un grand homme, (correspondance avec Paolina Leopardi) ; Correspondances entre Marcel Schwob et Robert Louis Stevenson ; La mort c'est pour les poires, correspondance 1921-1960 de Dashiell Hammett.
-Journaux (cf. Rien va et Des mois de Tommaso Landolfi ; Zibaldone de Leopardi, Journal d'un morphinomane ...)
-Mémoires, autobiographies plus ou moins romancées (cf. Giambattista Vico, Vie de Giambattista Vico écrite par lui-même ; Dolores Prato qui raconte dans Brûlures ses derniers jours passées dans un couvent, en Italie, au début du XXe siècle ; la trilogie de Valérie Mréjen et l'autobiographie d'Alfred Kubin, Ma vie, rédigée et reprise sept fois entre de 1911 à 1952).

Work in progress
La forme à sa naissance, vivante, pure de compromissions ; la pensée à l'aube de son effusion ; l'intimité brute hors de la représentation ; inachevés par essence se présentent certains textes parmi les plus importants et difficiles édités par les éditions Allia. Ainsi les Notebooks (1794-1826) de Samuel Taylor Coleridge qui constitue un vaste ensemble hétéroclite de textes tenus dans des carnets pendant près de trente ans soit plusieurs milliers de pages. De même, le monstrueux Zibaldone de Giacomo Leopardi, une espèce de journal dans lequel se trouve tous sortes de textes (notes extrêmement abrégées, aphorismes ou essais sur plusieurs pages) sur tous les sujets qui pouvaient lui traverser l'esprit (réflexion sur sa vie intime, réflexions philologiques, philosophiques, politiques, linguistiques, sur la littérature, sur les mœurs de ses contemporains...). Enfin, Le brouillon général de Novalis se présente, lui aussi, comme un vaste ensemble déroutant, avec en plus une dimension encyclopédique, de textes sur la philosophie, les mathématiques, la poésie, la médecine, la politique, la religion...
Par ailleurs la publication par Allia de 100 traductions du poème de Sappho : L'Égal des dieux  nous montre comme le caractère impossible, inachevé de toute traduction.

Ainsi l'image d'Allia comme un petit éditeur qui publie des curiosités pour des amoureux de la littérature est largement fausse. Leur ambition est tout autre et à peu près unique dans le paysage éditorial français. En phase avec une réalité de plus en plus fragmentée, Allia nous propose des textes comme des armes discrètes, sans pesanteur idéologique, destinées à faire réfléchir les individus que nous sommes comme pour nous apprendre à ne pas être dupes des illusions de vérité, grâce, en partie, à un dialogue vivace avec le passé. Les armes démocratiques de ce projet étant les précieux volumes de la petite collection Allia.

Retour - La suite