Le cinéma de Werner Herzog est habité par des figures extrêmes, ou par des individus précipités dans des situations qui les dépassent. L’exemple le plus frappant reste son acteur fétiche Klaus Kinski, personnalité elle-même aux confins de la démesure, qui incarne des êtres mégalomanes, hallucinés ou marginaux, comme Aguirre, Nosferatu ou Woyzeck. Dans ses fictions, comme Aguirre, la colère de Dieu, Nosferatu : fantôme de la nuit ou Cobra Verde, les personnages sont emportés par des obsessions dévorantes, qui les conduisent à leur perte et/ou à une forme de révélation.
Du geste insensé consistant à hisser un bateau de 300 tonnes au sommet d’une colline dans Fitzcarraldo aux trajectoires humaines situées aux frontières du social, du psychique ou du physique, les films de Werner Herzog sondent les limites de l’humain.
Ses documentaires prolongent cette fascination. Grizzly Man explore la dérive d’un homme en quête de fusion avec la nature ; Les Ailes de l’espoir retrace la survie d’une femme après le crash d’un avion dans la jungle péruvienne ; Petit Dieter doit voler suit un pilote germano-américain revenant sur les lieux de son évasion pendant la guerre du Vietnam. Dans Échos d'un sombre empire, Werner Herzog retrace, à travers le témoignage de Michael Goldsmith, la dérive sanglante et absurde du régime de Bokassa en Centrafrique, révélant la violence et la folie du pouvoir postcolonial. Dans Into the Abyss Werner Herzog s’entretient avec des condamnés à mort au Texas ainsi que leurs proches. Que ce soit dans Leçons de ténèbres, consacré aux puits de pétrole en feu au Koweït, ou dans ses portraits des volcanologues Katia et Maurice Krafft, se manifestent la même fascination pour des personnes confrontées au danger, à l’immensité et à la mort.
L’ensemble de son œuvre dessine ainsi une description des existences limites, révélant une humanité aux prises avec ses propres vertiges : des individus en quête — choisie ou subie —, affrontant des forces qui les dépassent et s’exposant, inlassablement, à des dangers extrêmes.
La marche, la lecture, la vérité :
La marche constitue une pratique essentielle dans la vie de Werner Herzog. Dans son livre Sur les chemins des glaces, il restitue ses prises de notes impressionnistes lors de son périple de Munich à Paris, entrepris avec cette conviction singulière : en accomplissant ce voyage, il pensait pouvoir sauver la vie de son amie et mentor, la critique de cinéma Lotte Eisner, alors gravement malade. Il parcourt 800 km en plus de trois semaines : Herzog envisage cette marche comme un acte spirituel, voire magique, où la volonté humaine semble pouvoir influer sur le destin — une véritable quête.
Dans L’avenir de la vérité, il insiste sur l’intensité de la marche comme moyen d’accès au réel : « Je tiens à évoquer ce qui représente pour moi l’expérience la plus intense de la vérité : la marche à pied (…) je parle de périples à pied quasiment sans bagage. » Marcher, pour Herzog, c’est se confronter au monde sans filtre, dans une forme de dépouillement qui favorise une perception plus aiguë de la réalité.
La lecture telle une marche de la pensée permettrait-elle d’accéder à une forme de vérité ? Dans le même ouvrage, Herzog interroge la place de l’éducation à l’ère de la post-vérité et des fake news. La lecture y joue un rôle fondamental : « Nous devons lire plus. » Il ne s’agit pas d’accepter tous les écrits sans discernement, mais de reconnaître que seule la fréquentation des livres permet d’appréhender la complexité du monde. Aux jeunes apprentis cinéastes, il adresse également un conseil sans équivoque : « Lisez, lisez, lisez, lisez, lisez. Si vous ne lisez pas, vous ne réaliserez pas un grand film. » Ainsi, marche et lecture apparaissent comme deux expériences complémentaires. L’une engage le corps dans une confrontation directe avec le monde ; l’autre nourrit l’esprit en l’ouvrant à sa complexité.
Lire Werner Herzog, c’est entrer dans un univers où se déploie une existence d’une richesse exceptionnelle, faite de rencontres improbables et de situations extrêmes. Comme dans Chacun pour soi et Dieu contre tous, son talent de conteur s’y affirme pleinement : Herzog ne se contente pas de relater le réel, il en révèle les dimensions cachées, ambiguës et ambivalentes. C’est alors entrer dans un univers où se mêlent stupeur, humour, récits improbables, et où le regard, à la fois lucide et ouvert à l’inattendu, transforme chaque expérience en exploration du réel.