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Petite balade à travers l'oeuvre de Thierry Jonquet

Publié le 13/08/2009
Nous avons eu le plaisir de recevoir le 12 janvier dernier Thierry Jonquet ; d'où l'envie de prolonger cette rencontre en vous invitant à déambuler parmi ses livres.

Ce grand du roman noir français est venu à l'écriture dans les années 80, après quelques détours. Etudiant en philosophie, puis ergothérapeute, il a travaillé dans divers services - gériatrie, psychiatrie adulte et enfantine, neurologie -, il devient ensuite instituteur en Section d'Education Spécialisée.

Il puise la matière de son premier roman à la source de son expérience autobiographique puisque le cadre du Bal des débris est celui de l'hôpital. Dans cet "hosto pour vieux" ou "salle d'attente du cimetière", Fredo pousse des chariots, huit heures par jour. Jusqu'au jour où il décide de monter un coup avec un patient avec qui il a sympathisé : dérober les diamants qu'une riche vieille planque dans sa chambre bien gardée ! La noirceur et la drôlerie alternent dans ce récit endiablé - impossible d'oublier la course poursuite qui est à elle seule un morceau d'anthologie !

La vengeance, la folie, le corps, l'enfance maltraitée, sont autant de thèmes récurrents que l'on retrouve dans l'oeuvre de Thierry Jonquet. Ainsi, dans son deuxième roman, Mémoire en cage, le commissaire Gabelou est confronté à une handicapée qui, bien que prisonnière de son fauteuil roulant et de son corps paralysé, pourrait bien être une manipulatrice meurtrière... Le lecteur n'oubliera pas de sitôt Cynthia, âgée de seize ans à peine, déjà brisée par la vie.

- On retrouvera Gabelou bien plus tard, dans La Bête et la Belle (historique numéro 2000 de la Série Noire) qui revisite le conte de fées façon polar - ça ne sent pas la rose mais les ordures - avec une chute tout à fait inattendue (chut, on n'en dira pas plus, il faut le lire pour le plaisir de se faire piéger). Etonnant et truculent, quand on connaît le mot de la fin !

Son engagement personnel et militant pousse l'écrivain à épingler les travers de notre société. L'actualité et les faits divers l'inspirent, Jonquet est un dévoreur de presse, un romancier en colère qui dénonce et appuie là où ça fait mal.

A ses débuts, sous le pseudonyme de Ramon Mercader - l'assassin de Trotsky - il a publié un roman de "politique fiction" qui a fait scandale : Du passé faisons table rase où les dirigeants du parti communiste français sont mis à mal. Le corbeau qui se livre au chantage menace de faire éclater en scandale des zones sombres du passé...

En 1984 paraît Mygale - le titre fait allusion au surnom donné au docteur Richard Lafargue par son prisonnier - un texte fascinant et bizarre, à l'étonnante construction. Les rapports que les personnages entretiennent les uns avec les autres ne s'éclairent qu'à la fin du livre. Alors, même si l'on ne comprend pas vers quoi nous conduit l'histoire, on suit avec une curiosité croissante cet étrange couple que constituent Richard et Eve, la cavale d'Alex Barny, l'agression de Vincent Moreau... On peut lire et relire sans se lasser ce livre impeccable, à l'image des pièces d'un puzzle qui s'emboîtent. A noter que Mygale va être prochainement adapté au cinéma par Pedro Almodovar, si, si ! On ne peut que s'en réjouir...

En même temps qu'il déploie ses romans noirs, Thierry Jonquet mène de front une oeuvre destinée aux jeunes lecteurs, notamment la série des Claude Lapoigne "le détective pas comme les autres" - clochard accompagné de son animal de compagnie, le putois Totor ! A la différence d'autres auteurs jeunesse, il n'hésite pas à traiter de sujets graves tels que :
- une prise d'otages dans une école dans L'homme en noir (paru initialement sous le titre La Bombe humaine), s'inspirant en cela d'un fait divers.
- la guerre à travers le regard du petit Nassim, qui perd ses parents pendant les émeutes qui précipitent la chute du shah d'Iran, avec Un enfant dans la guerre...

La vie de ma mère !, titre jugé trop dur pour être publié dans une collection jeunesse, sortira finalement à la Série Noire, confession d'un gamin qui raconte son quotidien, son quartier, ses galères... La vie de ma mère ! existe aussi sous forme de bande dessinée grâce au dessinateur Chauzy, en qui Jonquet a trouvé son alter ego graphique. Leur collaboration chez Casterman a donné lieu à plusieurs albums : DRH, La vigie, Du papier faisons table rase...

L'écrivain poursuit son oeuvre avec l'ambition de mener à terme une trilogie policière, qu'il inaugure en 1993 avec la parution de ce bijou noir qu'est Les Orpailleurs. Le deuxième volet suivra en 1998 avec Moloch. Les deux titres recevront, à cinq années d'intervalle, le prix du Trophée 813 et le prix Mystère de la Critique, deux belles récompenses littéraires. Avec ces excellents thrillers, on découvre là un Jonquet dans la tradition du pur roman policier avec un inspecteur, héros récurrent, Rovère - qui porte en lui la faille de son fils, atteint de méningite - Maryse Horvel, substitut du procureur, Nadia Lintz, juge d'instruction... Histoires noires et terribles, comme un miroir tendu à la conscience humaine : horreur de la Shoah, enfance broyée. (Selon le projet initial, on espère bien qu'il y aura un troisième volet. A suivre...) Pour la petite histoire, la série TV Boulevard du Palais est une adaptation (de plus en plus lointaine) du roman Les Orpailleurs.

Avec Le manoir des immortelles (1999) la tragédie grecque n'est pas loin : Hadès rôde dans les rues de Paris, semeur de mort, noires sont les eaux du Styx... La mort est aussi à l'oeuvre dans Ad vitam aeternam (2002) qui frôle le fantastique autour du motif du corps qui se voudrait jeune ou immortel, sur fond de body art, piercing, branding (marquage au fer rouge).

Un Jonquet plus intime se fait jour dans des livres atypiques comme Jours tranquilles à Belleville (2000), recueil de chroniques de son quartier ou dans le roman à connotation autobiographique Rouge c'est la vie (1998) où il se raconte.

Pour découvrir les multiples facettes de l'auteur, qui oscillent entre humeurs noires, éclats de rire, colères, etc, le recueil de nouvelles La vigie et autres nouvelles peut être une excellente entrée en matière.

Point final (provisoire) de cette balade dans l'oeuvre de Thierry Jonquet, ses deux derniers ouvrages qui s'inscrivent sur fond de préoccupations sociales : le chômage et les banlieues.
Mon vieux (2004) est un constat terrifiant de l'état de chômeur. Le personnage principal, pris dans l'engrenage, vit une descente aux enfers dont il ne parviendra jamais à se sortir. Le cadre est celui de l'été 2003 où, l'on s'en souvient, sévit l'historique canicule qui décime les plus âgés.
L'actualité rattrape son nouveau titre Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte, écrit avant l'embrasement des banlieues. Quelques mois plus tard, les émeutes font la une des journaux télévisés et de la presse. Paru en octobre 2006, ce roman noir dresse un constat social terrifiant des banlieues à travers les vies croisées de plusieurs personnages, issus de milieux différents, mettant en scène le point de basculement de situations qui tournent au drame, jusqu'à inéluctable.

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