Un coup de coeur de Véronique M.
“trente-huit années de vie conjugale
avec mon corps
un vieux couple
et toujours pas foutu de s’accorder
un vieux couple
et toujours pas foutu de s’aimer”
C’est bien au lecteur qu’elle tend un miroir pour s’interroger ensemble sur la place à accorder à notre corps quel qu’il soit, nous invitant à la suivre dans sa danse des gestes dans l’espace (car “quelle activité fait-on avec son corps tout entier / à part danser”) mais également dans sa danse des mots sur la page (certains poèmes sont de vrais calligrammes).
Cette manière d’ ”arriver jusqu’à soi” appelle à un autre regard pour ce corps habitué à obéir, si longtemps négligé, “coulé / dans les désirs des autres / dans les désirs du monde”. Grâce à la danse, la poétesse apprend à l’apprivoiser afin qu’il ne réponde plus aux injonctions du patriarcat ou de la société :
“un corps auquel on ne demande rien
un corps qui ne rend pas compte
je veux un corps qui ne sert qu’à moi
un corps qui puisse dire
je suis un corps
sans que ça donne
aucun droit à personne”
La dimension politique occupe la fin du recueil sans que celle-ci n’élude ni la sensibilité ni le rire salvateur qui pointent derrière les rimes malicieuses :
“on n’a pas le temps de faire la révolution
quand on est occupées à surveiller ses capitons
comme des gardiennes de prison”
Convoquant au final la tendresse comme seul recours, “Danser jusqu’à soi” nous apprend à “refuser l’invisibilité”’, à “chercher sa sauvagerie”, bref à traverser autant que se laisser traverser par ce corps aux multiples possibles.