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Vincent Hugeux vous présente son ouvrage "Les fers et le fouet : une histoire raisonnée de l'esclavage" aux éditions Perrin . Entretien avec Jean Petaux.
Le grand reporter Vincent Hugeux propose une approche historique dépassionnée et rigoureuse de l'esclavage, un phénomène millénaire qu'il a constamment côtoyé au cours de ses trente ans de carrière en Afrique. L'objectif éditorial de l'ouvrage est de combler le fossé entre les études universitaires parfois obscures et les écrits militants qui s'affranchissent de la rigueur factuelle. Pour ce faire, l'auteur déconstruit une douzaine de stéréotypes tenaces en s'appuyant sur l'historiographie contemporaine.
La discussion s'ouvre sur la question cruciale de la sémantique et des statistiques. Vincent Hugeux rappelle l'importance de redonner une « épaisseur humaine » aux victimes, souvent invisibilisées derrière la froideur des chiffres. Il cite la formule de Catherine Coquery-Vidrovitch, « On ne naît pas esclave, on le devient », pour dénoncer l'essentialisme identitaire. L'histoire démontre que la servitude a précédé la conceptualisation théorique des races : les rois africains ne vendaient pas des « Noirs » à des « Blancs », mais livraient des captifs, des prisonniers de guerre ou des adversaires politiques.
Sur le plan quantitatif, l'auteur rappelle le consensus scientifique : la traite transatlantique a déporté 12 à 13 millions d'Africains sur quatre siècles, tandis que les traites transsaharienne et orientale ont touché environ 26 millions d'individus, mais sur une échelle de temps beaucoup plus longue (douze à treize siècles). Vincent Hugeux met en garde contre le what aboutism, ce procédé rhétorique qui consiste à instrumentaliser une traite pour minorer la culpabilité d'une autre.
L'entretien explore ensuite les justifications théologiques et juridiques qui ont soutenu ce système, des bulles papales à la malédiction de Cham, partagée par les trois monothéismes. L'auteur nuance l'impact des philosophes des Lumières, dont les positions étaient souvent ambivalentes, oscillant entre dénonciation de la cruauté et acceptation de l'esclavage comme un mal économique nécessaire. Le Code noir de Colbert fait l'objet d'une analyse similaire, mêlant codification de châtiments barbares et tentative inédite de régulation pour préserver la force de travail.
L'analyse de « l'énigme Bonaparte » met en lumière l'erreur géopolitique et la cruauté du rétablissement de l'esclavage en 1802. Enfin, Vincent Hugeux réhabilite l'agentivité des esclaves, rappelant qu'une traversée sur dix connaissait des révoltes et que la liberté fut conquise par les armes, notamment en Haïti, et non simplement octroyée par condescendance. L'entretien se clôt sur la persistance de l'esclavage moderne (servitude domestique, cyberfraude, esclavage sexuel) qui aliène aujourd'hui plus de 50 millions de personnes.