Boris Cyrulnik alerte sur le déclin de l'empathie dans notre société contemporaine, un phénomène qu'il qualifie de marqueur de « décivilisation ». L'empathie, définie comme l'intérêt pour le monde mental de l'autre, est indispensable à la vie en communauté. Or, les traumatismes, la précarité et les crises poussent au repli sur soi, altérant cette capacité. Sans altérité, la morale se métamorphose, ouvrant la voie à la violence, comme en témoigne la hausse alarmante des agressions sexuelles et des incestes. Face à cela, l'auteur rappelle que l'augmentation des punitions est inefficace : seule l'éducation au développement de l'empathie s'avère préventive. Le pivot de cette construction humaine réside dans la petite enfance et les interactions préverbales. L'isolement précoce, intense et durable provoque une atrophie cérébrale visible par neuroimagerie.
Le développement cérébral dépend directement des stimulations extérieures comme les caresses, les sourires et la parole. À ce titre, le rapport des « 1000 premiers jours » a mis en lumière l'importance de l'engagement des pères, offrant au nourrisson des figures d'attachement plurielles et sécurisantes. Le rythme naturel de présence et d'absence momentanée de la figure maternelle est fondamental : ce manque gérable pousse l'enfant à créer (par exemple, un dessin) pour anticiper les retrouvailles, marquant sa première victoire cognitive. En revanche, un milieu insécurisant ou un rythme de vie trop effréné, comme le montre le stress lié à l'école ou le modèle de surstimulation américain, engendre de graves somatisations chez les enfants. Boris Cyrulnik analyse également l'impact du langage et du récit collectif sur notre vision du monde
Depuis les années 1970, le prisme de la violence a changé : autrefois héroïsée et civilisatrice (par exemple pour définir les frontières), elle n'est plus perçue que comme une destruction. Cependant, le danger réside aujourd'hui dans le retour du langage totalitaire, concept hérité d'Hannah Arendt. Ce discours rigide, qui évite l'effort de penser, favorise le repli identitaire en clans et la recherche de boucs émissaires traditionnels (les étrangers, les juifs, ou le regain de masculinisme face à l'épanouissement des femmes). L'auteur invite au doute, indispensable à la liberté intellectuelle. Enfin, il plaide pour une approche scientifique transversale et « bioculturelle », dépassant les anciens clivages académiques entre la biologie pure et la psychanalyse. Les mots et les interactions modifient concrètement notre chimie cérébrale, prouvant que les dimensions biologiques, psychologiques et culturelles s'influencent mutuellement.