Comme tant d'autres, Popper est un naufragé du nazisme. Fuyant Vienne, il se réfugie aux antipodes. Volontaire lorsqu’éclate la Seconde Guerre Mondiale, il est recalé par l'armée néo-zélandaise. Il décide alors de mener le combat sur un autre champ de bataille : celui des idées.
Platon, Hegel et Marx
Disons le tout de go, les circonstances expliquent en grande partie la virulence et la nature pugilistique de cet ouvrage que l'auteur décrivait comme "son effort de guerre". En temps normal, Popper, penseur pondéré, en pinçait avant tout pour Kant, et sa matière plus modérée. Poursuivant son interrogation sur les cadres conceptuels qui ont pu alimenter les totalitarismes du XXe siècle, après avoir lancé les premières escarmouches dans Misère de l'historicisme, il déclenche cette fois une offensive de grand style. Il sonne le tocsin et fait tonner les canons rhétoriques dans des proportions inusitées. Exit les suspects habituels, Machiavel, Hobbes ou Rousseau : du menu fretin, tout juste bon à mettre sur pied une petite tyrannie casanière, à l'ancienne. Popper s'attaque aux géants, aux bâtisseurs de cathédrales, aux créateurs de systèmes holistiques, clos et conçus pour l'éternité : Platon, Hegel et Marx.Sus au matérialisme historique ! A bas la dialectique ! Honte au déterminisme de l'Histoire, à tout ce fatras fataliste, à ces lois d'airain qui présideraient inexorablement aux destinées humaines. Popper appelle "historicisme" cette vision absolutiste de l'Histoire. A cet égard, Platon, l'orgueilleux, immense et marmoréen Platon, pour qui le Temps même n'était qu'"une image mobile de l'Eternité", a tétanisé la pensée occidentale. Sa téléologie (l'Histoire tend vers un but clair et définitif), sa peur panique face au moindre changement, signe de corruption et de décadence, son effroyable et délirante République, son monde des Idées (autonomes, éternelles, inaccessibles), ont constitué une doxa millénaire et irrigué le dogme chrétien.
Enjambant les siècles, Popper en arrive à Hegel par le truchement d'Aristote. Pensez ! Même le gentil et docte Stagirite, cet aimable compilateur de savoirs, adepte des concepts et catégories, est renvoyé à ses chères études. Là, le pugilat vire au conflit armé. Son axiome "Ce qui est rationnel est réel, et ce qui est réel est rationnel" n’est pas accepté. Hegel en est arrivé à une idéalisation de l'État en tant qu'"Esprit divin", l'aboutissement suprême de la Raison, l'alpha et l'oméga du devenir historique. En projetant son Esprit dans les rêveries romantiques de ses concitoyens, Hegel a réveillé la Prusse à la dynamite.
Marx, disciple hégélien qui a tourné casaque, a escamoté l'Esprit au profit de la lutte des classes, en tant que force implacable de l'Histoire, et usiné les dictatures prolétariennes à venir. Notons toutefois ce trait paradoxal et commun aux penseurs libéraux : celui de faire preuve de mansuétude envers Marx. Ils admettent, du moins, son appartenance à l'espèce humaine et lui reconnaissent d'avoir eu, parfois, le cœur au bon endroit. Ici, Popper, dans des pages savoureuses pour des esprits mal tournés comme le nôtre, s'acharne avant tout sur les prophéties marxistes qui, semble-t-il, ont toutes été repoussées aux calendes grecques.
Et pour finir, Wittgenstein, dernière cible de Popper. Leur rencontre acrimonieuse à Cambridge en 1946 et leur bref débat tendu, tisonnier en main, sont entrés dans la légende. Acculé par Wittgenstein, Popper, en bon kantien, édicta sur le champ une nouvelle loi morale : "tu ne menaceras pas ton contradicteur avec un tisonnier". Cette algarade est passée à la postérité non pas par son contenu philosophique mais par le flot de commentaires qu'elle a engendrés, laissant croire à une rencontre aussi décisive que celle entre l'iceberg et le Titanic. Wittgenstein déniait à la philosophie toute capacité à traiter de véritables problèmes, la réduisant à une froide logique et une question de nomenclature. Relativisme vivement combattu par Popper dont La société ouverte et ses ennemis a justement pour principal objet la puissance des idées et la responsabilité des intellectuels.
La postérité d'une œuvre
Enfin disponible dans une traduction intégrale, la charge de Popper, gigantomachie d'un seul homme, se révèle toujours aussi vive, pugnace, roborative, idéale pour acérer ses idées. A revenir au platonisme de Platon, au marxisme de Marx (de là à relire Hegel, il y a un pas que même notre foncière honnêteté ne nous poussera pas à franchir...).Prise à rebours, en faisant la part du fiel contenu, cette somme se dévoile aussi comme une exceptionnelle histoire de la philosophie occidentale, de la même façon que nous pouvons toujours connaître et goûter de grands textes païens grâce aux minutieuses réfutations qu'en firent d'opiniâtres scolastiques. La conclusion, certes éculée, s'impose d'elle-même : voici un ouvrage réclamé à cor et à cri par la bibliothèque des honnêtes gens.