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Bourlinguer avec Blaise

Publié le 11/02/2011
Un anniversaire qui aurait mérité plus de bruit, plus de vagues : les cinquante ans de la mort de Cendrars.
Alors qu'on s'étripe gaillardement autour de la décision de célébrer le cinquantenaire de la disparition de Céline, on en oublie un peu une autre célébration qui aurait servi une belle cause, celle du grand Blaise Cendrars, si mal connu aujourd'hui malgré un louable effort éditorial. Serait-ce son côté helvète qui gêne aux entournures hexagonales ?
Quelques parutions bienvenues nous rappellent heureusement à son bon souvenir : le beau Quarto de Gallimard qui rassemble poèmes, romans, nouvelles et mémoires, 1400 pages qui font le tour des aventures littéraires de ce grand voyageur manchot ; les entretiens avec Michel Manoll réédités par Radio France grâce à l'INA, 4h25 incroyables où il se raconte, se réinvente de cette voix improbable de fumeur impénitent ; l'an dernier l'impertinent Patrice Delbourg avait choisi de nous conter L'odyssée Cendrars ; Hugo et cie s'est fait plaisir à Noël avec la réédition d'une très belle version illustrée par Jean Oberlé de L'Or. Denoël s'était fendu il y a peu d'années de la réédition magnifique des œuvres compètes en 15 volumes brochés pour nous faire oublier l'édition reliée en 8 volumes. Mais savons-nous qui est cet auteur qu'on fait lire aux enfants alors qu'il parle tant au cœur des hommes ?
Sait-on que Cendrars est un nom d'emprunt et que l'auteur aimait multiplier les identités (Braise, Frédéric ou Freddy Sausey, Jack Lee, etc…) et les fausses pistes ?
De son vrai nom Frédéric- Louis Sauser naquit à La Chaux-de-Fonds, près de Neuchâtel en septembre 1887 mais c'est Français qu'il mourut puisqu'il se fit naturaliser. D'abord aventurier il se lance dans l'écriture avec la poésie, ce sont Les Pâques (1912) qui verront naître ce pseudonyme qui veut jouer sur les mots cendres et braises comme pour évoquer une résurrection, l'auteur traversant à l'époque une période de maladie. C'est avec La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France (1913) qu'il se fait remarquer, mais la guerre fait vite tourner court son destin de poète : le voilà engagé dans la Légion étrangère dès les débuts du conflit dont il revient marqué à tout jamais puisqu'il y perd un bras, le droit. Son retour à la vie civile le pousse de nouveau dans les bras d'une muse qui ne lui amène que des déceptions qu'il tente d'oublier en quittant la France, pour le Brésil notamment (1924). Il en revient avec l'idée d'un roman qui fera sa fortune, L'Or (1925) qui raconte le destin de J.A. Suter, millionnaire (helvète d'origine) ruiné par la quête de l'or.
Désormais reconnu, il se taille une enviable réputation de romancier aventurier qui confirmera avec Moravagine puis Dan Yack ce talent. Sa carrière de journaliste prend vite le dessus et le voit traverser (bourlinguer, dirait-il) le monde. De nouveau blessé durant la deuxième guerre, il reprend son travail d'écriture, en province, pour se raconter, ce qui nous vaudra L'Homme foudroyé (1945) ou La main coupée. Redevenu parisien au début des années 50, il jouit d'une popularité que les entretiens radiophoniques qu'il donne vont amplifier. C'est le 21 janvier 1961 qu'il disparaît, laissant à une postérité patiente le soin d'établir sa légende.
Cinquante ans plus tard, son auréole est intacte et son purgatoire bien éloigné, comme si ce raconteur-baroudeur parlait encore à nos contemporains avides de ces voyages que l'écriture voyageuse offre. Car il est certain que la langue de Cendrars, très moderne, son exaltation parcourue d'ironie nous le rendent proche, sa stature d'écrivain qui se moque de son statut, qui voyage et qui soudain se sent parcouru de tristesse l'éloigne de tous ces poseurs que la littérature dite de voyage engendre. Relire Cendrars, c'est comme une consolation. Qu'on se souvienne seulement, pour finir, de ce mince poème :

CAP FRIE

J'ai entendu cette nuit une voix d'enfant derrière ma porte
Douce
Modulée
Pure
Ça m'a fait du bien
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