Un surnom : Le Douanier Rousseau
Henri Rousseau naît le 21 mai 1844 à Laval, en Mayenne, dans une famille modeste de plombier. Rien, dans ses origines ou sa jeunesse, ne laisse présager qu'il deviendra l'une des figures les plus singulières de l'histoire de l'art moderne. Après un bref passage dans l'armée — où il ne combattra jamais directement au Mexique, contrairement à la légende qu'il aimait entretenir — il s'installe à Paris et décroche un poste de préposé à l'octroi, cette administration chargée de percevoir les taxes sur les marchandises entrant dans la capitale. C'est ce modeste emploi qui lui vaudra son surnom immortel : le Douanier.
C'est à l'âge de quarante ans passés que Rousseau se met sérieusement à peindre, autodidacte intégral, sans maître, sans académie, sans formation. Il obtient en 1886 le droit d'exposer au Salon des Indépendants — cette institution ouverte à tous, sans jury — où il présentera ses œuvres chaque année jusqu'à sa mort. Ses contemporains le reçoivent d'abord avec condescendance, voire moquerie. Sa peinture est jugée naïve, maladroite, enfantine. Mais quelque chose dans ses toiles résiste au mépris : une étrangeté puissante, une présence presque hypnotique, qui finira par fasciner les avant-gardes.
Rousseau vit dans une pauvreté quasi permanente, donnant des cours de violon et de solfège pour arrondir une maigre retraite. Il est veuf deux fois, souvent seul, mais d'une gaieté et d'une confiance en lui désarmantes. Il ne doute jamais de son talent. À Picasso qui lui demande ce qu'il pense de lui-même en tant que peintre, il répond avec un sérieux absolu : « Nous sommes les deux plus grands peintres de notre époque, toi dans le style égyptien, moi dans le style moderne. »
Une Œuvre Hors du Temps
L'œuvre de Rousseau est inclassable. On la range souvent dans le courant naïf ou primitif, mais ces étiquettes ne rendent pas justice à sa complexité intérieure. Ses tableaux possèdent une logique propre, un espace pictural qui refuse la perspective traditionnelle tout en imposant une cohérence totale — comme un rêve dont on accepte sans résistance les lois impossibles.Ses deux grandes obsessions picturales sont la jungle et le rêve.
La jungle de Rousseau est prodigieuse : dense, verticale, bruissante de feuilles géantes aux formes parfaites. Des lions, des tigres, des singes, des femmes nues y sommeillent ou s'y éveillent, tandis qu'une lune jaune ou un soleil couchant baigne tout de lumière irréelle. Or Rousseau n'a jamais mis les pieds sous les tropiques. Sa jungle est faite de visites au Jardin des Plantes de Paris, de planches botaniques, d'illustrations dans des magazines. C'est une jungle entièrement inventée, et c'est précisément pour cela qu'elle est si parfaite : libre de toute contrainte du réel, elle obéit uniquement aux lois de l'imaginaire.
Parmi ses œuvres majeures, on retiendra : La Bohémienne endormie (1897), Le Repas du lion (1907) et Le Rêve (1910). Ces œuvres ne ressemblent à rien d'autre. Elles ont la gravité des icônes et la légèreté des songes.
La Redécouverte et l'Héritage d’Henri Rousseau
La reconnaissance viendra tardivement, et surtout du côté inattendu des avant-gardes. C'est Alfred Jarry, puis Guillaume Apollinaire, puis Pablo Picasso qui "découvrent" Rousseau et perçoivent dans son travail quelque chose d'absolument neuf. En 1908, Picasso organise dans son atelier du Bateau-Lavoir un fameux
Les Surréalistes, dans les années 1920 et 1930, revendiquent Rousseau comme un ancêtre direct. Son monde onirique, son ignorance souveraine des conventions, sa capacité à peindre l'inconscient sans le savoir : tout cela en fait un précurseur naturel de Breton, Ernst et Magritte.
Henri Rousseau meurt le 2 septembre 1910, à soixante-six ans, d'une gangrène de la jambe, dans l'indifférence quasi générale. Il est enterré dans une fosse commune à Plaisance. Ses amis artistes, quelques années plus tard, lui feront ériger une stèle avec une épitaphe composée par Apollinaire :
« Nous nous salons / Delaunay sa femme Monsieur Queval et moi / Laisse passer nos bagages en franchise à la porte du ciel / Nous t'apportons des pinceaux des couleurs des toiles / Afin que tes loisirs sacrés dans la lumière réelle / Tu les consacres à peindre comme tu tiras mon portrait / La face des étoiles. »
Aujourd'hui, ses toiles sont exposées dans les plus grands musées du monde — le MoMA à New York, le Musée d'Orsay à Paris, la Tate Modern à Londres.
Ce que ses contemporains prenaient pour de la maladresse est désormais reconnu comme une vision.