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Hommage à Larry Brown (1951-2004)

Publié le 26/01/2005
Lire Larry Brown vous cause un choc. Livres coup de poing qui vous empoignent et vous hantent longtemps.

Un auteur méconnu

En France, on a découvert tardivement Larry Brown. Alors que son premier livre, un recueil de nouvelles, Facing the music,est paru aux Etats-Unis en 1988, il a fallu attendre plus de quinze ans pour que Gallimard s'intéresse à son oeuvre et commence à la publier. Ainsi ont été successivement traduits, sans respect de l'ordre chronologique, trois romans : son deuxième Joe en 1994, son premier Sale boulot en 1996, Père et fils en 1999. (Facing the Music n'a été publié que cette année, sous le titre Faire front). En 2002 sont parus un deuxième recueil de nouvelles Big Bad Love (1990) - en français : Dur comme l'amour - et son quatrième roman Fay .


Quelques repères biographiques

Larry Brown est né le 19 juillet 1951 à Oxford, Mississipi (ville natale de William Faulkner, auquel on l'a comparé sans autre raison). Dans la tradition d'autres auteurs américains de romans noirs, il a exercé de nombreux petits boulots avant de devenir pompier, métier qu'il a exercé pendant seize ans. Pour tromper l'ennui, il commence à écrire des textes directement inspirés de son travail de soldat du feu (On Fire - , recueil de textes inédit en France) et des nouvelles ; sa voix résonne avec ampleur dans ses romans, à la fois sombres, humanistes, forts, poignants, désespérés...

Son oeuvre

L'univers de Larry Brown, où sont évoqués le Sud profond et ses "petits Blancs", peut être rapproché d'auteurs comme Harry Crews, Chris Offutt, Christopher Cook, James Lee Burke, Cormac McCarthy, ou encore James Crumley. Il met en scène des laissés pour compte, des personnages désespérés ou résignés, carburant à la cigarette et à l'alcool, souvent rongés par la violence - dans un style aussi sobre que ses protagonistes sont imbibés ! Pour l'anecdote, il est notoire que Brown ne s'éloignait jamais trop de sa Budweiser ni de son paquet de clopes...

Sale boulot met en scène la confrontation de deux rescapés du Viêtnam, deux mutilés de guerre. L'un n'a plus de visage, l'autre a perdu bras et jambes. L'un est blanc, l'autre noir. Se retrouvant dans la même chambre d'un hôpital, ils vont se raconter l'un l'autre, l'espace d'une nuit, se confier leurs souffrances, leurs espoirs, leur passé, leurs vies ruinées par la guerre, l'enfance comme un baume sur la douleur présente. "Ils nous avaient casés au fond de la salle, tout seuls. (...) Des mecs qui rentreraient jamais chez eux. Des mecs qui avaient donné tout ce qu'ils avaient et même plus. Des laissés-pour-compte. Au bout d'un moment, ma tête s'est éclaircie et j'ai pu me soulever. Je me suis assis dans le lit et je l'ai regardé. "Tu veux une bière ?" il m'a dit. Je crois que je l'ai regardé un peu drôlement. "Une mousse, il a dit. J'ai de la Bud sous mon lit, mec. Si t'en veux, je peux t'en filer une." J'ai observé son lit. Un long drap blanc pendait sur le côté, assez long pour cacher ce qu'il y avait en dessous.(...) "Tu regrettes de pas être mort ?" j'ai dit. J'ai laissé la bière sous les couvrantes et je l'ai regardé droit dans les yeux. Ils brillaient. "Pas une minute qui passe sans que je regrette", il a dit. C'était ce que j'avais redouté."

L'histoire de Joe est celle de la dérive d'une famille déglinguée, la mère, les deux soeurs, le fils Gary, le père, bon à rien, alcoolo au dernier degré. Errance à la recherche d'une maison pour s'installer, d'un travail, gagner de quoi se nourrir. Du haut de ses quinze ans, c'est le jeune qui a le plus de chance : Joe Ransom l'embauche comme journalier et, au fil de leur relation, va s'ériger en protecteur. Point de personnage rédempteur cependant : Joe, dont le nom donne son titre au roman, est lui aussi cassé par la vie, a fait de la taule, et ses refuges s'appellent l'alcool, le jeu, la bagarre...

"Debout derrière les marches, le chien l'accueillit, sa grosse tête blanche bosselée de cicatrices boursouflées, ses paisibles yeux jaunes arborant une expression mélancolique étrangement humaine. Joe lui parla puis entra avec ses deux sacs. La maison semblait toujours vide maintenant. Déserte et sonore.(...) La pluie cognait sur le toit et il pensa au chien qui devait essayer de trouver un endroit sec dans cet univers devenu soudain liquide. Il se leva, ouvrit la porte de derrière et regarda la niche. Le chien, couché sur son lit de couvertures moisies, leva sa tête qui reposait sur ses pattes et lui jeta un regard grave. Puis il se réinstalla, gémissant un peu, regarda les arbres dégoulinants et l'herbe aplatie, cligna une fois ou deux des yeux avant de les refermer."

Dans son quatrième roman, Fay, Larry Brown reviendra d'ailleurs sur cette famille en prenant pour personnage principal l'une des deux soeurs de Gary, dont il va suivre la destinée. Beau portrait de femme que celui de cette adolescente obstinée, qui se bat pour survivre, l'espoir au coeur d'une autre vie. Roman d'initiation, passage de l'adolescence à l'âge adulte, Fay incarne la perte de l'innocence.

Père et fils, son troisième roman, se présente comme une tragédie. Glen sort de prison, revient dans sa ville natale, et, rongé par une haine et une soif inextinguibles, commet deux meurtres... Toutes les hantises du Sud profond ressurgissent à travers les destins brisés et tordus des personnages.

Dans ses romans comme dans ses nouvelles, Larry Brown met en scène des êtres en proie au mal de vivre, à l'ennui, dans un monde frustrant. Certains essaient de se débattre pour s'en sortir, d'autres ne peuvent plus, ont accepté leur sort et sombré dans la résignation, ou trouvé refuge dans l'alcool. Dans Dur comme l'amour et Faire front, toutes les nouvelles tournent autour de l'alcool, thème récurrent dans l'oeuvre de Brown.

D'autres titres de Larry Brown restent à découvrir : les éditions Gallimard annoncent pour 2005 la publication de son cinquième roman The Rabbit Factory. Pour l'heure, son autobiographie Billy Ray's farm est toujours inédite en France, ainsi que ses premiers textes inspirés de son expérience de pompier (On Fire).

Le mot de la fin

Philippe Garnier, dans son hommage à Larry Brown, a écrit : "Ses héros avaient l'alcool mauvais et l'amour violent" (...) "Son style nicotiné était aussi concis que ses titres".

En conclusion, l'univers de Brown pourrait tenir dans cette formule : le coup dur est toujours inéluctable...

 

photo : Tom Rankin
Larry Brown

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