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Leonora Carrington (1917-2011)

Un dossier de
Publié le 27/02/2026
Une grande exposition au Musée du Luxembourg célèbre jusqu'au 19 juillet 2026 la grande artiste britannique, insatiable voyageuse, féministe, écologiste avant l'heure, chercheuse en spiritualité, surréaliste, libre... Leonora Carrington !

La peinture de Leonora Carrington entre rêve, mythe et alchimie

Leonora Carrington (1917-2011) est l'une des figures les plus singulières de la peinture surréaliste. Née en Angleterre dans une famille bourgeoise irlandaise, elle fuit très tôt les conventions familiales pour rejoindre le cercle surréaliste parisien aux côtés de Max Ernst, dont elle devient la compagne et le mentor artistique. Sa peinture se distingue dès ses premières toiles par une vision d'une cohérence troublante, comme si elle n'avait pas tant adopté le surréalisme qu'elle l'avait toujours habité.
Son univers pictural est peuplé de créatures hybrides — mi-humaines, mi-animales — qui évoluent dans des espaces à la fois domestiques et cosmiques. Les chevaux blancs, symbole récurrent hérité de la mythologie celtique et de son enfance irlandaise, traversent ses compositions comme des archétypes de liberté et de métamorphose. Dans L'Auberge du Cheval d'Aube (1957) ou Les Distractions de Dagobert (1945), elle construit des scènes d'une précision presque flamande, héritée de sa fascination pour Bosch et Bruegel, où le détail minutieux sert un imaginaire débordant. La technique est rigoureuse, presque froide dans son exécution, ce qui renforce paradoxalement le vertige des scènes représentées.
Carrington puise dans un syncrétisme spirituel très personnel : hermétisme, kabbale, traditions celtiques et préhispaniques se mêlent dans ses œuvres, notamment après son installation définitive au Mexique en 1942. Le pays l'ancre dans une culture du mythe vivant qui résonne profondément avec ses propres obsessions. Sa fresque monumentale El mundo mágico de los Mayas (1963), commandée par le Musée National d'Anthropologie de Mexico, témoigne de cet enracinement. La femme y occupe toujours une place centrale, non comme objet du regard masculin — ainsi qu'elle le reprochait parfois au mouvement surréaliste — mais comme sujet agissant, magicienne, sorcière, gardienne de savoirs anciens.

L'œuvre littéraire de Leonora Carrington : le verbe comme invocation

Moins connue que sa peinture, l'œuvre écrite de Leonora Carrington n'en est pas moins essentielle et révèle une même cohérence intérieure. Elle commence à écrire très tôt, encouragée par le climat intellectuel surréaliste, et ses textes circulent d'abord dans les revues du mouvement avant d'être rassemblés. Ses nouvelles, réunies notamment dans La Maison de la Peur et La Dame Ovale, frappent par leur ton : il n'y a chez elle aucune complaisance dans l'étrange, aucun effet de manche. Le surnaturel y est traité avec le même naturel que la conversation ordinaire, ce qui lui confère une puissance d'autant plus déstabilisante.
Son roman le plus célèbre, Le Cornet acoustique (écrit dans les années 1950, publié en anglais en 1974), est une œuvre à part entière dans la littérature du XXe siècle. La protagoniste, Marion Leatherby, est une vieille femme de 92 ans qui, grâce à un cornet acoustique offert par son amie Carmella, commence à entendre ce qu'on lui cachait et à percevoir un monde infiniment plus vaste et plus étrange que celui dans lequel on l'a confinée. Le roman est une satire féroce de la vieillesse telle que la société la réduit, mais aussi une épopée initiatique, une quête du Graal réinventée au féminin, traversée d'humour noir, de sorcellerie et de cosmogonie personnelle. La prose y est vive, espiègle, constamment surprenante.
Son expérience de l'internement psychiatrique à Santander en 1940 — suite à une dépression sévère provoquée notamment par l'arrestation de Max Ernst par les nazis — nourrit également son écriture. Elle la relate dans En Bas, texte autobiographique d'une lucidité saisissante, où elle décrit de l'intérieur l'effondrement et la recomposition du moi, sans se placer ni en victime ni en folle, mais en observatrice acérée d'une réalité désarticulée.


Leonora Carrington appartient au surréalisme tout en le débordant de toutes parts. Elle en a partagé les ambitions — libérer l'inconscient, dynamiter la raison cartésienne, réconcilier le rêve et la vie — mais elle a toujours refusé d'en être le simple produit. Là où Breton voyait la femme comme "la grande promesse", comme une muse ou un objet du désir sublimé, Carrington s'est obstinément placée du côté du sujet créateur. Son féminisme n'était pas militant au sens politique immédiat, mais radical dans son fondement : elle revendiquait pour les femmes la possession entière de leur propre imaginaire.
Sa place dans le surréalisme est donc celle d'une figure excentrique au meilleur sens du terme — hors du centre de gravité masculin du mouvement, mais peut-être plus fidèle que quiconque à sa promesse originelle. Son œuvre, picturale comme littéraire, forme un monde total, un cosmos intérieur d'une remarquable continuité, qui n'a cessé de gagner en reconnaissance depuis sa mort en 2011 à Mexico. Elle est aujourd'hui considérée, aux côtés de Remedios Varo avec qui elle partageait une amitié profonde et une vision du monde voisine, comme l'une des artistes les plus importantes du XXe siècle.

 

L'oeuvre picturale

L'oeuvre littéraire