Ce qui fait que je ne suis pas philosophe dans le sens classique du terme [...] est que je ne m’intéresse pas à l’éternel, je ne m’intéresse pas à ce qui ne bouge pas, je ne m’intéresse pas à ce qui reste stable sous le chatoiement des différences, je m’intéresse à l’évènement.
Michel Foucault, entretien radiophonique, 1978
Michel Foucault, centenaire d’une oeuvre politique intemporelle
Il est difficile de clairement quantifier l’influence colossale qu’a eu Michel Foucault sur la pensée française et internationale. Philosophe le plus cité mondialement dans le domaine des sciences sociales, son travail, dépassant très largement le cadre de la philosophie pour faire dialoguer entre elles les disciplines, empruntant constamment à la médecine, à l'anthropologie, à la sociologie, aux sciences politiques, n'a cessé d'inspirer. Né en 1926 à Poitiers, la pensée foucaldienne reste un siècle plus tard toujours aussi pertinente et actuelle. L'occasion pour nous de nous replonger au coeur de ses écrits.Foucault, les anormaux et la folie
Proche des mouvements structuralistes et membre éminent de la French Theory, ses cours attirent les foules qui inondent les amphithéâtres pour l’écouter. Observateur des mouvements de mai 1968 qui le marquent profondément, ses prises de positions politiques et son engagement social et international ajoutent à son rayonnement outre-mer.Au cours des années 1960, son travail se porte alors sur les institutions disciplinaires, notamment psychiatriques et carcérales. Dans Histoire de la folie (1961) et Naissance de la clinique (1963), son travail surprend par l’ampleur et l’approche sociologique du sujet. L’auteur voit en effet dans l’enquête sociologique une manière d’identifier les normes punitives qui auraient pu échapper aux études plus institutionnelles, mais aussi d’observer l’application de ces normes dans un système sociétal plus large. L’observation qu’il fait est des plus pessimistes : l’asile est la prison du fou. La chambre comme la cellule sont les outils de l'assujettissement étatique de l’individu, pénétrant sa singularité, son intériorité pour mieux l’objectifier. La psychiatrie est alors, pour Foucault, une machine à guérir où les soins ne sont que prétexte à la surveillance, puis à la punition du patient.
Foucault, la prison et le panoptique
Ces études sur l’environnement psychiatrique le mènent plus tard dans sa vie, en 1975, à l’écriture d’un nouvel ouvrage – vu par certains comme son philosophème – sur le monde carcéral, Surveiller et punir. À cette période, Foucault parle et s’oppose déjà à la prison : il participe à création du GIP (le Groupe d’Information sur les Prisons) en 1971 pour donner la parole aux détenus et dénoncer l'intolérable.Dans cette perspective, il élabore une généalogie du pouvoir de punir : se placer depuis les “anormaux” (les fous, les femmes, les “délinquants”) pour comprendre comment le pouvoir punitif se maintient et se reproduit, gagnant toutes les sphères de la vie et nous rendant acteur de notre propre servitude. Il emprunte notamment à Jeremy Bentham le concept du “panoptique”, ces grandes tours surplombant les cours des prisons et permettant une observation constante des détenus, se soumettant alors à ce pouvoir. Le corps n'est désormais plus mutilé pour manifester la puissance royale, mais dompté, surveillé, mis au travail.
Foucault, histoire de la sexualité et volonté de savoir
Cette idée d’un contrôle systémique infuse la pensée foucaldienne. Parmi les œuvres incontournables de l’auteur, son histoire de la sexualité est une nouvelle illustration du contrôle de la singularité. Amorcée dans La volonté de savoir, Foucault continue son étude de la colonisation des corps par ce pouvoir, jusque dans l’idée même du plaisir et du fantasme. L’ouvrage permet en effet de remettre la sexualité dans un contexte plus vaste et systémique, hiérarchisant les plaisirs et envies comme saines ou perverses. Cette problématisation morale des plaisirs, à la fois économique, sociétale, et érotique, est à remettre dans une histoire plus large de la sexualité, mais aussi des rapports entre les sexes. Fréquemment cité comme dans les gender studies, Foucault étudie la portée historique, culturelle, sociale, mais aussi artistique de l’homosexualité, particulièrement chez les hommes, sujets à une forme de hiérarchisation sexuelle dans l’éducation.Pour la prison comme pour la clinique, Foucault contredit les thèses psychiatriques, psychanalytiques et criminologiques en vogue à l’époque, et “part d’en bas” pour observer un phénomène d'aliénation plus généralisé. Il reprend en fait une l’idée d’une société de réseaux très proche de la conception de Norbert Elias, où les différentes sociabilités et institutions sont reliées par des fils, et où les noeuds ne sont jamais explicables que par un seul des fils, ni par l’ensemble, mais bien par leur association et leurs relations.
Michel Foucault est en fait l’observateur du pouvoir, des instances disciplinaires du gouvernement, et du quadrillage sociétal imposé. Cette lecture foucaldienne de l’aliénation résonne encore aujourd’hui. Cent ans plus tard, lire Foucault n’a jamais été aussi pertinent, et (re)découvrir son travail à la lumière de l’actualité laisse songeur.