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Notes sur la prose corse

Publié le 01/06/2010
La littérature en langue corse née au XIXe siècle n'est plus aujourd'hui une littérature régionale : parvenue à se normaliser pour se vivre en toute liberté, elle dispose des instruments structurels nécessaires à son épanouissement. Il lui reste à s'exporter, à être plus largement traduite et diffusée hors de l'île.
Pour appréhender ces œuvres, dont nous ne signalerons que les principales traductions françaises, un rappel historique s'impose.

Au cours du XIXe siècle, la Corse s'apprête à vivre une profonde mutation. La langue de la littérature corse est encore le toscan, tandis que la tradition orale – chants, poésie et contes – s'exprime en corse. Quand l'île est définitivement francisée au XXe siècle, après la Première guerre mondiale, la pratique littéraire de l'italien s'est éteinte, ouvrant un espace à la langue corse. Une génération s'affirme, qui tout en maîtrisant le français, le ressent comme une langue étrangère et n'entend pas renoncer à sa langue maternelle. La presse lui fournit une tribune. Voient le jour les proses de Santu Casanova (1850-1936) dans A Tramuntana, les textes de Ghjuvan Carlu Romanacce qui dirige U libecciu, ou les poèmes de Maistrale (1872-1950), à la tête du Réveil corse, puis d'A Corsica.

En 1930 paraît sous la plume de Sebastianu Dalzeto (1875-1963), Pesciu Anguilla, le premier roman corse, publié aujourd'hui chez fédérop en traduction française sous le titre de Pépé l'Anguille. Roman de formation, il raconte l'histoire d'un fils de pêcheur qui, de cireur de chaussures, puis mousse, deviendra prêtre, donnant au narrateur l'occasion d'une critique sociale, tantôt tendre et amusée, tantôt féroce et sans pitié.

Après un creux de plusieurs décennies s'ouvre dans les années soixante-dix la période du Riacquistu. Divers enseignants travaillent pour doter la langue d'outils indispensables : orthographe, grammaire, dictionnaires, manuels, grâce à quelques éditeurs, dont les plus actifs sont La Marge, Cismonte è Pumonti, et aujourd'hui Albiana qui assure, souvent en co-édition avec le Centre culturel universitaire de Corte, la plupart des publications en langue corse.

Sur la tradition du conte se greffe l'essor d'une prose courte, ou du micro-récit. Ses auteurs les plus remarquables sont les poètes Ghjuvan Ghjaseppu Franchi et Ghjacumu Fusina, à côté de conteurs comme Petru Antoni (Paroles et actions, 2000 ; Le dernier Diseur de Paix, 2002) Ghjuvan Carlu, Lisandru Marcellesi, et Ghjiseppu Turchini.

Cependant, les nouvellistes font entrer la littérature corse dans la modernité. Le plus puissant d'entre eux est Marcu Biancarelli (1968), auteur de Prisonniers(2001), Saint Jean à Patmos (2001), Extrême méridien 2008), et de romans comme 51 Pegasi, astre virtuel, 2004. Il développe les thèmes de l'enfermement et de l'insularité et fait figure de pionnier dans l'utilisation de la langue et des thématiques abordées. De son côté, Ghjuvan Maria Comiti introduit le roman policier avec Invitation au trépas, 2004, non sans quelques intentions parodiques. Quant aux nouvellistes Paulu Desanti, Alanu Di Meglio, Ghjuvan Luigi Moracchini, Pasquale Ottavi, et les romanciers Guidu Benigni, Santu Casta, Marceddu Jureczek, Georges de Zerbi, Benedetta Vidal-Mattei, ils ne sont pas encore traduits, pas plus que ne l'est Rinatu Coti, né en 1944, auteur d'une œuvre considérable.

Reste Ghjacumu Thiers (1945), dramaturge prolifique, poète, avec déjà trois romans publiés en traduction française Les Glycines d'Altea (1992), La vierge à la barque (1997) et Le ventre de Bastia (2004) qui se signalent par une manière très personnelle de rendre compte de cette tension entre la mémoire et l'avenir, le local et l'universel, l'île et le continent, faisant de chacun de ses personnages un être en crise ou en quête d'équilibre.

Signalons enfin qu'un certain nombre de ces auteurs, aussi poètes, ont été inclus dans la première anthologie bilingue d'A Filetta, La Fougère : onze poètes contemporains (2005).


François-Michel Durazzo
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